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Ce que cache le mythe d'"Alger, espace hostile aux femmes"

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FEMMES  ALGER
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Je ne m'attendais pas à recevoir un discours de dix minutes sur le danger de prendre le train à 17h par une collègue il y a quelques semaines, après lui avoir simplement demandé les horaires de la navette qui va vers Alger centre et dont la station se trouve à deux pas de notre bureau.

D'après elle, "les algériens ne sont pas des personnes avec qui on peut prendre le train", et que je devrais prendre le train seulement si je voulais me séparer de mon sac à main pour de bon. Malgré ses avertissements, je tente l'expérience.

En prenant le train la première fois, je découvre que les choses sont très différentes de ce que ma collègue m'a décrit. Non seulement le train est venu à l'heure, mais en plus de ça, j'ai pu trouver un siège et lire mon journal sans qu'aucun "homme dangereux"ne vienne interrompre ma lecture.

À 30 dinars le ticket, le train de la banlieue est d'Alger et le moyen le moins cher, le plus rapide et le plus écoresponsable pour se rendre de mon bureau à Alger centre, et pourtant, ce moyen de transport reste sévèrement boycotté par mes collègues pour cause d'"insécurité".

Ma collègue n'est pas la seule à prôner un discours alarmiste sur les supposés dangers auxquels sont confrontées les femmes dans l'espace public. Depuis que j'ai fini mes études et que je suis revenue vivre à Alger, on me bombarde régulièrement avec des récits abominables qui seraient arrivés aux imprudentes qui se seraient "trop' aventurée"s dans l'espace public. La rue, avec ses commerces, ses cafés, ses squares et ses jardins, serait un univers masculin, hostile à la présence féminine.

S'il n'y a aucun doute sur l'existence de risques pour les femmes dans les rues d'Alger, où dans celles de n'importe quelles autres villes au monde, beaucoup parmi nous exagèrent souvent les risques et confondent mythe et réalité.

Cette exagération systématique des risques auxquelles font face les algériennes dans la rue maintient une peur qui frôle parfois l'irrationnel et qui fait que nos rues sont exclusivement masculines à partir de 18h.

Qu'on ne soit pas naïves, le principe d'exagération des risques est lié à la défense d'un système de valeurs bien précis. Il est naturel qu'une personne conservatrice dans les valeurs et les mœurs exagère les dangers de l'espace public; stratégie clé pour garder les siennes à la maison.

Après tout, on accepte mieux le contrôle et l'autoritarisme sous la peur.

Toutefois, qu'une personne qui se dit sympathisante des arguments du féminisme, reproduise le même discours alarmiste sans réaliser qu'elle tombe dans une rhétorique oppressante me déconcerte profondément.

Ce texte intitulé 'Harcèlement des femmes à Alger' publié le 23 février dernier sur le Huffington Post Maghreb/Algérie l'illustre bien:

"Alger est souvent le théâtre de harcèlement envers les femmes. Certains jeunes chômeurs, souvent drogués, n'hésitent pas à proférer des propos obscènes envers certaines femmes passantes, souvent dans la plus grande indifférence de la police ou des autorités. Les propos peuvent devenir des attouchements voir des violences ou viols si les passants n'interviennent pas."

Même si le paragraphe contient du vrai, noircir le tableau de la situation de la femme dans la sphère publique n'est pas utile pour la cause des algériennes.

En fait, s'il n'y a pas de statistiques précises sur les viols en Algérie, il est connu qu'autour de 80% des viols sont commis par des personnes connues par la victime et que le crime se déroule dans la grande majorité des cas dans le domicile de la victime.

Les cas des viols comme décrits par l'auteur du blog restent marginaux. Pourtant, ce passage ne fera que renforcer la peur démesurée qu'ont déjà les algériennes de la rue. Cette exagération systématique des risques auxquelles font face les femmes dans la sphère publique algérienne est à la fois un épouvantail et une couverture. Il 'protège' les femmes d'une mise en cause éventuelle des risques réels et produits, consciemment ou non, le maintien de l'exclusion de la femme de la vie publique et la persistance des structures du patriarcat.

Quelques lignes plus bas dans ce même texte, l'auteur ajoute qu'à cause de cette situation de danger extrême "des femmes algéroises n'ont souvent d'autre choix que de se déplacer en ville au volant et d'éviter la rue au maximum."De quelles algériennes parle-t-il ? Celles qui ont une voiture ? Comment font celles d'entre nous qui n'en ont pas pour s'en tirer? Je ne suis pas anthropologue, ni économiste et encore moins mathématicienne, mais je sais que toute analyse de la présence des femmes dans la sphère publique qui n'inclut pas une dimension de classe est une analyse biaisée.

La sphère publique, sphère de toutes les femmes?

Ryma, agent de la propreté dans la compagnie pour laquelle je travaille, perçoit 18 000 DA par mois. Elle est mince et a de grands yeux noirs qui inspirent le respect. Elle n'a pas encore 24 ans et comme toutes les jeunes filles de son âge, Ryma aimerait pouvoir se poser dans les cafés de la capitale et faire les boutiques. Mais voilà, son salaire ne lui permet pas vraiment d'occuper la sphère publique.

Avec un salaire national minimum garanti (SNMG), injustement maintenu aussi bas en ses temps d'inflation continue, la jeune femme supporte les frais de la location et les dépenses alimentaires de sa famille depuis la maladie de son père. Vu qu'elle se retrouve souvent sans un sou au bout de deux semaines après le jour de paie, elle s'est mise depuis peu à préparer des galettes de pain qu'elle vend à l'alimentation générale de son quartier avant de venir au travail, ce qui arrondit son revenu mensuel à 24000 DA, pour environ 65h de travail par semaine.

Ryma n'a donc ni les moyens financiers ni le temps d'occuper l'espace public algérois. Elle passe en moyenne 20 minutes par jour dans la rue, le temps de marcher entre la maison et le bureau.

D'après Jürgen Habermas, la sphère publique est historiquement apparue avec le développement du capitalisme et l'émergence de la bourgeoisie, classe qui s'est appropriée cet espace. La classe populaire, dont fait partie Ryma, en est de fait exclue.

En Occident, c'est d'abord les femmes des classes supérieures qui ont augmenté la visibilité spatiale des femmes et qui ont normalisé la présence féminine dans la sphère publique, présence qui s'est ensuite démocratisé pour inclure des femmes de différentes couches sociales.

Le problème avec les femmes issues des classes moyennes et supérieures algériennes, c'est qu'en se déplaçant constamment au volant de leurs voitures et en 'évitant la rue au maximum', elles ne jouent pas leurs rôle émancipateur dans la sphère sociale.

Au lieu d'accuser éternellement les "jeunes chômeurs", qui sont eux-mêmes victime d'un régime qui n'a aucun projet pour eux, il serait bien de remettre aussi en cause les comportements de la classe moyenne, qui dans une peur incommensurable de l'extérieur, s'efface de l'espace public.

Dépasser la peur pour occuper l'espace public

Il y a quelques mois je suis allée au stade du 05 juillet pour regarder le match Algérie-Senegal. Je n'étais pas dans la tribune officielle, ni parmi la presse. J'étais dans une tribune ordinaire, entourée de citoyens ordinaires.

J'étais accompagnée par deux amis à moi, et avec une copine, on était les seules filles sur les gradins. En dehors de quelques regards surpris et d'occasionnelles "ayah tefla fel stade!", l'expérience était des plus agréables. Je me dis que ces réactions n'auraient peut-être pas lieu si on était 5000 femmes dans les tribunes.

Le harcèlement sexuel est une pratique rétrograde qui doit être combattue avec la plus grande fermeté. C'est en s'imposant dans la sphère publique comme acteur incontournable, et non pas en s'isolant dans une bulle de supposée sécurité qu'on y mettra fin.

Que serait devenu le combat des noirs américains s'ils s'étaient docilement replié dans leurs quartiers et à l'arrière des bus par peur des réactions des supremacistes blancs? Aller au-delà des peurs est nécessaire pour tout combat contre l'injustice civile et sociale.

Si la loi qui pénalise les violences faites aux femmes, adoptée par le sénat en décembre 2015, est indéniablement un progrès dans la lutte contre le harcèlement dans nos rues, il ne faut pas perdre de vu que la pauvreté et l'inégalité sociale restent deux variables fortement liées à ce phénomène. Il suffit de passer d'Hydra à Soustara pour le réaliser.

Lutter contre le harcèlement c'est donc aussi beaucoup lutter contre la violence structurelle de la pauvreté.

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