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Maria Bichra: "Ce que l'expérience de mort imminente m'a appris"

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NEARDEATH EXPERIENCE
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EXPÉRIENCE - Plus de trente millions de personnes dans le monde affirment avoir vécu une expérience de mort imminente (EMI). Au Maroc, ce phénomène demeure encore un "OVNI" dans le milieu scientifique. Marocains et Marocaines n'osent pas encore raconter leur EMI. Mais la parole commence à se libérer. En 2012, un colloque sur la question était ainsi organisé à la faculté de médecine et de pharmacie de Casablanca. Une première dans le monde arabo-musulman. Un autre colloque a été organisé en septembre dernier.

L'organisatrice, Maria Bichra, est conférencière, coach de couple et de réussite, coach spirituelle et fondatrice de "Planète Maman Bébé" (un concept centré sur la mère et l'enfant). Elle est mariée, et mère de deux garçons. Lors de son premier accouchement, elle a vécu une expérience de mort imminente. Un événement qui a radicalement transformé sa vie. À quoi ressemblait son EMI? Et pourquoi a-t-elle attendu plus de vingt pour témoigner? Réponses.

- Vous dites avoir vécu une expérience de mort imminente (EMI). Dans quel contexte? Aviez-vous eu connaissance de ce phénomène avant d'en avoir fait l'expérience?

Maria Bichra: J'ai vécu une expérience de mort imminente (EMI) lors de mon premier accouchement, le 3 août 1992. Cette expérience est restée à jamais gravée dans mon âme. Aucune journée ne passe sans que je n'y pense avec nostalgie et spécialement à la sortie hors de mon corps, à cette rencontre inédite avec "l'être de lumière". Ce voyage m'a transformée à jamais mais il m'a laissé un goût "d'inachevé".

En visionnant la bande annonce du film documentaire de Sonia Barkallah "Faux départ", considéré à ce jour comme le film le plus complet jamais réalisé sur les expériences de mort imminente, j'ai été très touchée par les témoignages des "expérienceurs". Et pour la première fois, je me suis rendue compte que je n'étais pas seule et que d'autres personnes ont aussi vécu une expérience qui dépasse l'entendement humain. Un phénomène invisible aux yeux, mais visible à ceux de la conscience qui renferme des mystères non encore élucidés par la science malgré les nombreuses recherches entreprises depuis plusieurs années.

J'allais enfin pouvoir mettre des mots sur ce que j'avais vécu en 1992. J'ai contacté Sonia Barkallah, que je ne connaissais pas encore, afin de lui parler de mon expérience. Sonia se rendait à Casablanca, où je me trouvais. Comme quoi, le hasard n'existe pas. Depuis, ma vie a pris une toute autre tournure. Grâce à Sonia, j'ai pu parler publiquement de mon EMI sans être taxée de folle.

- Avant votre EMI, croyiez-vous en une vie après la mort?

Oui, je croyais en une vie après la mort. Depuis mon EMI, j'en ai eu la certitude: la mort n'est qu'un passage d'un monde à un autre. Et non une fin en soi comme le suggèrent certains.
J'ai eu droit à vingt ans de bonus alors j'en profite! À n'importe quel moment, l'ange de la mort viendra frapper à ma porte et il ne préviendra pas. C'est pour cela que je prépare ma petite valise pour cet aller sans retour.

- Aviez-vous peur de la mort? Et qu'en est-il maintenant?

Cette expérience a changé ma vision de la vie et de l'après-vie. Depuis ma plus tendre enfance, la mort et tout ce qui lui était lié ont été une source d'angoisse. J'ai traîné pendant de longues années la peur de la séparation comme on traîne un boulet. Je n'arrivais pas à imaginer un seul instant la mort de mes parents, des êtres qui me sont chers. Que deviendrais-je sans eux? À quoi allait ressembler leur absence définitive? Et d'autres questions qui me rendaient la vie infernale.
J'ai vécu pour la première fois de mon existence une expérience hors du commun. La mort s'invite à moi afin que je puisse l'apprivoiser et l'accepter une fois pour toute.

- Les "expérienceurs" disent qu'ils sont incapables de décrire avec précision leur EMI puisqu'ils ne peuvent mettre des mots sur ce qui ne peut être décrit. Est-ce votre cas aussi? Est-il important pour vous de raconter votre expérience? Et pourquoi?

Oui, tout à fait. Il est difficile de trouver des mots du registre terrestre pour décrire un processus singulier, un phénomène sans pareil, qui a eu lieu dans un autre monde, "au-delà" de la perception des cinq sens. Raconter sa propre expérience libère.

- ‎Pourriez-vous nous raconter, le plus fidèlement possible, à quoi ressemblait votre EMI?

Toute l'équipe était sur le pied de guerre, habillée en tenue de bloc, on m'a injecté une potion magique [produit anesthésique] préparée par les soins de l'anesthésiste réanimateur, qui allait m'envoyer à "mille lieues" du bloc opératoire. Le gynécologue était vêtu d'une blouse verte, et ce de la tête aux pieds.

Au cours de cette expérience, j'ai eu la nette sensation que mon corps se scindait en deux. Désormais, j'avais deux corps, l'un était vivant, subtil, léger, rien ne lui échappait, tandis que l'autre était inerte, figé et sans vie. Le premier flottait "majestueusement" au-dessus du second. Je ressentais dans ce corps subtil un sentiment de paix, une sérénité que je n'ai jamais connue auparavant dans mon corps physique. Ce corps me plaisait beaucoup, car il était si pétillant, plein de vie.

J'entendais et je voyais tout ce qui se passait dans le bloc, mais sans pouvoir intervenir. Je leur disais que j'allais bien et qu'ils ne devaient pas s'inquiéter. En vain. Ils ne m'entendaient guère. Ils tentaient l'impossible avec mon corps inerte. J'ai aussi traversé un tunnel qui débouchait sur une lumière empreinte d'Amour. Par la suite, j'ai vu défiler le panorama de ma vie pour finalement réintégrer mon corps jusqu'alors inerte: l'équipe médicale m'avait déclarée cliniquement morte. Pourtant, j'étais bien vivante.

- ‎Qu'avez-vous ressenti après avoir repris conscience? Avez-vous raconté votre histoire immédiatement après votre réveil ou bien plus tard?

Le retour a été pénible! Non. Plus que pénible, il était très douloureux! Ce retour est resté à jamais gravé dans mon âme, comme sur du marbre. Cette même âme qui a fait un voyage dans l'au-delà. Pourquoi moi? La seule chose dont je me souviens et qui n'a pas été effacé de ma mémoire est: "prépare ta mort Maria". Aujourd'hui, j'ai pris conscience que la mort est inéluctable, qu'il serait grand temps de l'apprivoiser, de l'accepter et de l'intégrer dans notre vie. Difficile mais pouvons-nous lui échapper?

La seule personne avec qui j'avais envie de partager ce qui m'était arrivé était ma mère et je le lui ai raconté le jour-même, et ce dans ma chambre de clinique. D'ailleurs, je lui murmurais à l'oreille "prépare ta mort maman c'est beau là-bas". Elle m'a regardée dans les yeux et m'a répondu par: "tu as rêvé ma chérie, ce ne sont que des hallucinations". Alors, j'ai choisi de me taire. Cependant, j'ai ressenti une frustration au plus profond de mon être. J'étais pourtant sûre que j'avais vécu un phénomène hors du commun. J'en parlais timidement sans entrer dans les détails avec certains proches, mais c'est la rencontre avec Sonia Barkallah qui m'a donné la force d'en parler et de me libérer du poids du silence.

- Quelles répercussions cette EMI a-t-elle eu sur vous?

Cette expérience m'a offert ce qui n'a pas de prix: la paix intérieure. J'ai enfin apprivoisé la mort. J'ai pris conscience que je n'étais qu'une âme, de passage ici-bas, qui transite d'un espace vers un autre. En quittant mon corps physique, mon âme s'est libérée de son carcan, de l'espace étroit qui lui était alloué afin de se diriger vers un espace où elle pouvait se sentir plus libre et plus légère... Seulement ce ne sont pas toutes les âmes qui ressentent cette béatitude, cette légèreté, cette paix dans l'autre dimension, certaines vivent des moments pénibles lors de ce passage.

J'ai aussi compris que tout se jouait ici-bas, que le plus important était de faire de chaque instant de notre vie d'ici-bas un moment d'amélioration et d'élévation spirituelle. Préparer sa mort est la meilleure manière d'exorciser notre peur de la mourir. "Nous sommes à Dieu et à lui nous revenons". Alors, revenons à lui sous la plus belle version de nous-même.

- Pensez-vous que les expérience de mort imminente représentent la preuve tangible de l'existence d'une vie après la mort?

Je dirai plutôt que les "expérienceurs" sont un peu comme des cosmonautes qui reviennent d'un tout autre espace. Ils nous rapportent des informations qu'il faut prendre au sérieux. Nous sommes des millions "d'expérienceurs" à travers le monde. Ce n'est pas négligeable. De plus, la cohérence des récits rapportés des quatre coins du monde est incroyable. L'expérience de mort imminente peut toucher n'importe qui. Que vous soyez originaire d'Amérique, d'Afrique, d'Australie ou d'Asie, noirs ou blancs, croyants ou pas, homme ou femme, enfant ou adulte... C'est l'expérience la plus démocratique et sans discrimination aucune.

- Dans son best-seller "La vie après la vie" paru en 1975 (1977 pour la traduction française), le Dr. Raymond Moody a repéré des similitudes entre les différentes étapes de l'EMI et certains ouvrages anciens, philosophiques ou religieux (La République de Platon, La Bible, Le Livre des Morts tibétain...etc). Pensez-vous qu'il y ait aussi des similitudes avec le Coran, livre sacré des musulmans?

Oui. Je vais citer un verset du Coran qui parle de la décorporation (sortie de l'âme d'un corps humain), une étape vécue lors de l'EMI: "Allah reçoit les âmes au moment de leur mort ainsi que celles qui ne meurent pas au cours de leur sommeil. Il retient celles à qui Il a décrété la mort, tandis qu'Il renvoie les autres jusqu'à un terme fixé. Il y a certainement là des preuves pour des gens qui réfléchissent" (Sourate 39 verset 42).

Dans l'état de sommeil, l'âme ne quitte pas complètement le corps, contrairement à ce qui se passe dans le cas de la mort, mais reste rattachée au corps, tout en se déplaçant librement. Sous anesthésie générale ou dans le coma, nous sommes dans un état de sommeil profond. De plus, le Coran nous précise qu'au moment où l'âme quitte le corps, le regard devient perçant et les sens aiguisés ce qui est vrai. Voilà le verset en question: "Nous ôtons ton voile, ta vue aujourd'hui est perçante" (Sourate 50, verset 22).

- Pourquoi les EMI restent-ils encore un tabou ou un non-dit dans nos sociétés arabo-musulmanes et particulièrement au Maroc?

Il faut admettre qu'il est question ici d'une expérience qui frôle l'aporie, nous sommes devant quelque chose qui dépasse l'entendement humain. En parler peut être perçu comme un blasphème. C'est la raison pour laquelle nous avons du mal à en parler. En parler, c'est se faire taxer de fou ou d'hérétique. Adopter une nouvelle lecture du Coran fondée sur l'amour changera la donne.

- Vous avez organisé un colloque le 9 novembre 2012 à Casablanca et plus récemment le 27 septembre 2017 autour de la thématique des EMI. Quel est l'objectif de ces rencontres? Pourquoi sont-ils moins médiatisés? Et d'autres rencontres sont-elles programmées?

C'est au cours de ma rencontre avec Sonia Barkallah et d'une autre "expérienceuse" marocaine Rajaa Benamour, que nous avons eu l'idée d'organiser ce colloque. Son objectif est de faire le point sur la recherche scientifique, de lancer un débat sur les implications de l'EMI et de voir les possibilités d'une collaboration entre le Maroc et la France dans ce domaine-là.

Le colloque de Casablanca a été bien médiatisé. Il a connu un succès sans faille. Nous avons préparé ce colloque dans le plaisir et la bonne humeur, sans aucune difficulté. Nous avons eu le soutien de personnes remarquables. Lorsque nous avons communiqué sur l'événement, nous avons commencé à recevoir des messages de personnes ayant vécu une EMI.

Après le colloque de Marrakech, qui a été organisé par une association d'étudiants en médecine, j'ai décidé de reprendre le flambeau et continuer ce que Sonia avait commencé à savoir organiser des conférences autour de la mort, du deuil afin d'apporter la paix dans le cœur des personnes qui ont perdu des êtres chers et qui n'arrivent pas à faire leur deuil. Qu'elles puissent les aider à démystifier la mort afin de profiter pleinement de la vie et qu'elles soient un hymne à la paix dans un monde en turbulence...

- Avez-vous un message à passer aux "expérienceurs" marocains qui n'osent pas encore raconter leur EMI?

Oui, de partager leur expérience avec des personnes bienveillantes et d'en parler pour se libérer. Je les encourage à écrire s'il peuvent le faire. Chose que je suis en train de faire. J'espère que mon livre finira par voir le jour, inchaallah. L'ouvrage parlera de mon expérience de mort imminente mais aussi de son impact sur ma vie. Le livre rassemblera des témoignages d'"experienceurs" marocains que j'ai rencontrés depuis le colloque de 2012. J'ai pensé à faire une auto-édition au Maroc vu que j ai une petite maison d'édition. Ceci dit, un éditeur étranger serait le bienvenu. Je souhaite le publier en octobre 2018 inchaallah.

Qu'est-ce qu'une expérience de mort imminente (EMI)?

Jocelin Morisson, journaliste de formation scientifique, collaborant régulièrement avec de nombreuses revues et magazines (Le Monde des religions, Nouvelles Clés, Inexploré, VSD hors-série...), considère que l'EMI "est une expérience vécue et rapportée par des personnes qui ont frôlé la mort dans différentes circonstances, mais aussi parfois par des gens qui n'ont pas frôlé la mort, ce qui pose un problème de définition". Il y a plus de quinze caractéristiques communes rapportées par les différents "expérienceurs" (personnes sujettes à une EMI) mais un modèle type peut-être dégagé.

Jocelin Morisson nous en propose un: "L'expérience type, c'est une personne qui se retrouve 'hors de son corps', perçoit son environnement depuis un point de vue élevé, entend les conversations, puis elle est attirée par une lumière, elle a la sensation de traverser un tunnel à grande vitesse, puis se retrouve 'dans' la lumière et peut rencontrer des proches décédés, des êtres spirituels, un 'guide' ou ce genre de chose, avec lequel il y a un échange, et elle peut revoir aussi toute sa vie défiler. Ensuite, elle va atteindre une limite et va revenir brutalement dans son corps".

Quant aux conséquences, le journaliste émérite qui a travaillé pendant plus de vingt ans sur les expériences de mort imminente, affirme que "ce qui est important, c'est le sens que la personne elle-même attribue à l'expérience: ils n'ont plus peur de la mort et sont persuadés qu'il existe une après-vie. Ils sont transformés en profondeur dans leur système de valeurs".

Et en quoi ce phénomène change-t-il notre perception de la vie et de l'après-vie? "Ces témoignages apportent l'espoir qu'en effet l'existence peut se poursuivre, sous une autre forme, après la mort. Mais ils nous disent surtout ce que toutes les traditions spirituelles disent depuis toujours: que nous ne sommes pas seulement nos corps, mais que nous sommes plutôt une conscience, ou un esprit au sens non-religieux, qui vient vivre une expérience dans la matière", explique Jocelin Morisson. "L'EMI est donc l'un des nombreux phénomènes inexpliqués qui nous amènent à repenser notre compréhension de nous-mêmes et nourrir une spiritualité nouvelle, laïque, et fondée à la fois sur la science et la philosophie. C'est-à-dire que cette spiritualité est autant le fruit d'expériences personnelles que d'une démarche rationnelle".

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