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Fête de l'indépendance et absence du chef de l'Etat

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L'Algérie a célébré sa fête de l'indépendance - la 51ème du genre -sans la présence du chef de l'Etat, hospitalisé depuis plus de deux mois en France. Jamais dans la jeune histoire de l'Algérie ce fait n'est survenu. La construction de l'Etat national souverain étant intimement liée à la lutte de libération nationale, la commémoration de la fête de l'indépendance revêt un caractère à forte charge symbolique, remplie de passion et d'émotion.

L'absence du Président de la République à ces cérémonies signifie en premier lieu que sa convalescence est longue, trop longue pour cacher la gravité de sa maladie. Cela pose le problème de sa succession, donc l'interprétation de l'article 88 de la Constitution, et les termes de celles-ci. Le débat fait rage dans le landernau algérois. Mais, entre temps, c'est le fonctionnement institutionnel qui s'en trouve bloqué. Eu égard aux vastes prérogatives et attributions constitutionnelles du chef de l'Etat, tout est au minimum suspendu. En dehors des domaines réservés comme la défense et les affaires étrangères, le Président de la République est le chef de la majorité présidentielle et son Premier ministre n'est que le coordinateur de son plan d'actions. Ce dernier se prête de bonne grâce à tenter de remplir le vide institutionnel sous la haute surveillance du frère du chef de l'Etat, conseiller à la présidence. Situation kafkaïenne qui indique le dysfonctionnement institutionnel et combien l'attrait et l'exercice du pouvoir dans un régime sans démocratie est le moteur du fonctionnement politique. Peu importe la crédibilité de l'Etat, l'important est le pouvoir. Les décrets d'exécution sont signés à partir de Paris, posant un véritable problème éthique. Lors d'une conférence de presse animée par le Premier ministre juste après les festivités du 5 juillet, celui-ci s'étonne que l'on s'étonne de cette situation pour le moins hétérodoxe.

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En attendant que la situation s'éclaircisse, les trois pôles décisionnels - la présidence, l'armée et les services de renseignements - sont entrés dans un positionnement feutré. Contrairement à ce que l'on suppute ici et là, l'alliance entre la présidence et les services de renseignements est réelle, sinon comment s'expliquer la solidité de l'attelage depuis 1999, date de l'arrivée au pouvoir de Abdelaaziz Bouteflika. Du reste, l'élimination de la majorité des généraux "janviéristes" du commandement de l'armée et leur remplacement par des éléments choisis par Bouteflika est un autre signe de cette alliance aux allures pleine de subtilités. Découplée de sa tête pensante ou politique, l'armée ne semble pas en mesure de dicter quoi que ce soit aux autres centres de décision. Son chef d'Etat-major, le plus vieux soldat du monde en exercice, est le symbole de sa neutralisation.

Mais alors quid des sociétés politique et civile?

Composée en grande majorité de partis soumis et d'une opposition normalisée, la classe politique et les leaders qui l'animent attendent le signal d'en haut. Chacun croit être adoubé par le Drs, faiseur de rois et de princes. Quant à la société civile, écrasée par la surveillance exercée sur elle et les difficultés qui lui sont faites de s'organiser, elle est éliminée d'avance sur ce terrain de la succession. Pourtant, elle peut réagir violemment. L'Algérie détient le record dans le monde dit arabe des protestations sociales ou autres. Tout le défi est comment trouver une expression politique organisée à ce vaste mouvement social impétueux qui, lui, n'est pas intéressé par le problème de succession et des blocages institutionnels induits par la maladie du chef de l'Etat. Tout se passe en effet comme si la succession doit se dérouler sans le peuple.

La vie politique est suspendue au sort de Bouteflika ou à celui que l'on lui réserve. La difficulté d'agir dans un sens comme dans l'autre, notamment de l'interprétation du fameux article 88, est liée à cette nécessité de préserver la stabilité dans un environnement qui est en pleine mutation, mais aussi à trouver un successeur potentiel en dehors de la génération de la lutte de libération, frappée désormais par le cycle biologique. La maladie du chef de l'Etat révèle également la persistance de la gérontocratie à gouverner.