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La violence terroriste ne peut pas être soignée que par le religieux

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OUBROU
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La question de l'Islam, du terrorisme, la question sociale, tous ces problèmes autour de l'Islam durent depuis longtemps. Depuis trente ans ! Régulièrement, ils reviennent sous forme de crise dans nos sociétés. Aujourd'hui il n'y a pas un grand changement de nature, mais de degré, oui peut-être.

Le Bataclan et les attaques de Paris sont une étape dans ce "film" qui a commencé le jour où la société française s'est rendu compte de la présence musulmane sur son territoire, et toutes les questions sociales, religieuses qui en découlent avec une grande confusion avec les pratiques religieuses pacifiques et le terrorisme, de celui du GIA en Algérie aux attentats du 11-Septembre.

Cette fois-ci, la violence nous a frappés directement. Le Bataclan fut d'une violence qu'on n'a jamais vécue dans l'hexagone depuis la deuxième guerre mondiale. Le degré a changé, mais le problème de l'Islam continue et on n'est malheureusement pas à l'abri de nouvelles violences.

Mon travail, en tant qu'Imam n'a cependant pas changé. Il est d'enseigner la religion comme je la comprends. Faire le pompier, ce n'est pas mon travail. Le feu de cette violence ne peut pas être atteint exclusivement par le religieux. Il y a de multiples leviers: scolaires, politiques, sociaux...

Ces jeunes qui ont commis ce crime en novembre dernier vivaient un mal être et l'explication se trouve dans la profondeur de la crise de notre société. La religion doit assumer sa part de responsabilité mais on ne peut pas stopper la violence seulement en portant le discours d'un islam intégré, intelligent, car ces jeunes-là n'ont pas les oreilles prêtes à entendre un tel discours qui les réconcilierait avec eux-mêmes et la société. La violence va puiser dans les foyers de frustration, au sein de familles éclatées et chez des personnes qui ont un fort sentiment d'exclusion. Des jeunes qui jugent que la République n'a pas tenu ses promesses d'égalité et de liberté, qui considèrent que la religion musulmane à leurs yeux est brimée et combattue par une laïcité qu'ils estiment agressive dès qu'il s'agit de l'islam. En tant qu'imam, cela fait longtemps que je fais de la théologie préventive, mais ce n'est pas suffisant.

Le phénomène de Daech est totalement inédit car l'on constate que des jeunes se radicalisent par Internet et plient bagage du jour au lendemain. Cela, c'est tout récent. La radicalisation dans les années 80 était un processus lent. Aujourd'hui, cela peut prendre quelques secondes. On fait face à une génération qui bascule très vite, avec des moyens technologiques sophistiqués.

La communauté musulmane, jadis collective, physique, perceptible, est devenue connective. Des individus sont en relation dans un espace public devenu virtuel et pour lequel le droit français n'est pas adapté et ne peut pas assurer sa gestion de l'ordre public "virtuel". En tant qu'Imam, je le constate, on ne sait pas à qui l'on a affaire, car des fidèles jeunes se nourrissent de différents discours et restent en permanence connectés même dans la mosquée en pleine messe du vendredi.

Cela fait maintenant 15 ans que j'ai complètement intégré la prévention de la violence, la prévention du littéralisme. Le Bataclan a confirmé le travail que je faisais depuis très longtemps. J'ai été l'un des premiers à prôner une visibilité musulmane discrète. Déjà un certain nombre de visibilités peuvent être perçues comme agressions à la culture française catho-laïque, une contre-culture. Il faut ajuster les pratiques religieuses pour ne pas perturber un équilibre laïque de la société, stabilisé après un combat violent entre l'Eglise catholique et les défenseurs de la laïcité. C'était l'époque des deux France. Face à l'islam, on a aujourd'hui l'impression d'être face à une troisième France. Le combat pour la laïcité est relancé de nouveau. Le terrorisme catalyse violemment la crise en attaquant la société, ce qui porte préjudice aux musulmans eux-mêmes.

Beaucoup d'Imams commencent à se référer à mes thèses, et ont arrêté de prôner des pratiques qui partaient dans tous les sens. En effet certaines pratiques engendrent une vraie violence mentale qui pourrait basculer vers une violence physique.

Malheureusement, le discours politique n'aide pas, il mélange le voile, le halal dans les cantines scolaires, le burkini... avec le terrorisme, cela créé de la confusion chez les citoyens et divise la société. Tout cela rend la tâche encore plus difficile pour un Imam comme moi qui cherche à apaiser la société. En effet, certains discours politiques qui surenchérissent sur le sujet de l'islam sous prétexte de combattre le terrorisme qu'ils confondent parfois avec le salafisme, rendent inaudibles l'appel à cette visibilité musulmane discrète et acculturée. Une chose est certaine c'est que le sentiment qui gagne les fidèles de jour en jour est qu'il est devenu très difficile d'être musulman en France. Même les plus intégrés, les moins pratiquants, voire pas du tout, se sentent stigmatisés.

Le monde a brutalement changé depuis la chute du bloc soviétique, et depuis la mondialisation renforcée par une technique en matière de développement exponentiel tant au niveau de la communication (mass médias, Internet, réseaux sociaux...) qu'au niveau des moyens de transport (confortables et rapides). Tout ceci a changé la société française devenue "société monde". Elle reflète désormais un monde où les cultures et les religions sont condamnées à cohabiter voire à être imbriquées.

Ce changement soudain et brutal crée des frictions et des chocs. Nous passons d'une société classique à une société multiple, intriquée. On n'est plus "chez nous en France" mais "chez nous dans le monde". La France n'est plus le centre du monde depuis très longtemps. Il faut faire le deuil d'un passé glorieux et avoir un réalisme qui nous permet de mieux composer avec un monde désormais "zéro polaire" et non plus "bipolaire". Mais je reste d'un optimisme énergique. En tant qu'acteur je participe modestement à ce que notre société française dépasse cette crise, qui ne sera pas éternelle. Elle inaugure simplement le passage à une nouvelle société. Ce n'est pas nouveau dans l'histoire longue de l'humanité! C'est une question de génération, la génération née avec la mondialisation, née avec Internet, sera la plus à même à trouver son équilibre.

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