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Le cinéphile, le citoyen et le multiplexe...

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Je suis toujours surpris par le potentiel polémique de certaines informations, reprises, partagées et commentées sur les réseaux sociaux.

On pourrait penser, à la suite d'Edgar Morin, que c'est là que s'exprime le génie de la culture de masse. Facebook que certains identifient à un véritable capharnaüm pour idées et opinions serait, à y regarder de près, l'Agora tant promise par les messies de la démocratie globale.

Peut-être, si on considère que les algarades au sujet de tout et de rien sont revigorantes pour la réflexion. Valable, si on estime que l'émoticône qui dit "j'aime" et "j'aime pas" peut remplacer l'argumentation rationnelle. Le petit bonhomme jaune veut, sans doute, rapporter tout à des micro-émotions, à des réactions à chaud qui convoquent l'affect. Un retour à la réaction épidermique qui laisse bien loin, derrière elle, le tranquille écoulement du réseau pensant.
Pour faire bref (nouveau diktat du journalisme à l'ère de la fibre optique), je suis tombé récemment sur une polémique qui a les réseaux pour espace et l'expansion de la culture de masse pour objet.

Voici l'info en question, "piquée" sur le site du CNCI: "Les Cinémas Gaumont Pathé en association avec le producteur Wassim Béji, vont ouvrir leur premier cinéma en Tunisie, annonce ecrannoir.fr, site spécialisé dans l'actualité cinématographique. Le multiplexe ouvrirait au second semestre 2018. Composé de 8 salles, il sera situé dans le centre commercial de Tunis, Tunis City, dans le cadre de l'extension du complexe. 'Il s'agira de la première ouverture d'un multiplexe en Tunisie' précise le communiqué. Pathé ajoute qu'il y a 'd'autres projets d'implantation (...) également à l'étude en Tunisie' ".

Il n'en fallait pas plus pour déclencher l'ire. Les arguments contre l'implantation de cet improbable multiplexe sont brandis par certaines figures du monde culturel. Plutôt radicales. Au fond, ces figures réactualisent cette inquiétude face à l'industrialisation de la culture et la massification de l'art. Il y a comme de l'Adorno et du Walter Benjamin dans l'air. Perte de l'aura et chosification du film pris dans le piège du multiplexe, et standardisation des contenus. Charge contre les multinationales et contre le capital qui s'empare de l'art. Fiasco économique annoncé et approfondissement du déséquilibre culturel régional.

On peut deviner que les auteurs de ces escarmouches sont motivés par la défense d'une culture cultivée et "cultivante", ennemie des blockbusters et de la "société de spectacle". Une culture élitiste paradoxalement. En attendant que le peuple, pris au piège de la consommation, et plombé par l'infotainment ne se mette dans le meilleur des mondes à taquiner du Robbe-Grillet!

En face, et sans défendre l'implantation des multiplexes, se dégage une posture plus mesurée. Et plus modeste. Face au néant, une salle même la plus commerciale, vaut mieux que rien puisqu'on peut toujours nourrir l'espoir que les cinéphiles de demain naîtront parmi la foule anonyme qui ira hanter les galeries marchandes.

Ces deux points de vue laissent deviner un malaise.

Quelle culture voulons-nous? Quel rôle doit jouer l'État (entre régulation, intervention et programmation)? Quelle est la véritable signification de la démocratisation culturelle?
Et quelque chose de beau, comme de la communion, peut-elle naître dans l'environnement des fast-foods?

Beaucoup de réponses ont été apportées à cette question essentiellement par les sociologues de la culture et des médias. Ces réponses sont loin d'être totalement hostiles à l'industrie culturelle. Dylan (tiens! tiens!), par exemple, n'est-il pas issu de cette industrie? Comme tout le Nouvel Hollywood avec ses Scorcese, Coppola etc...

Cette histoire de multiplexes, si elle a provoqué un débat, ne doit pas occulter deux choses: le rôle que doit jouer la télévision publique dans l'ancrage d'une culture nationale éclairée et créative, et le rôle que doit jouer l'enseignement dans la sensibilisation à la chose culturelle. Loin des enthousiasmes ponctuels et tactiques...souvent sans lendemain...