Huffpost Tunisie mg
LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Tahar Abdessalem Headshot

Y a-t-il suffisamment de Tunisiens pour vouloir la démocratie?

Publication: Mis à jour:
FLAG TUNISIA
Zoubeir Souissi / Reuters
Imprimer

Les discussions et concertations pour la constitution du gouvernement "d'union nationale" suscitent dans la presse et dans certaines expressions de l'opinion publique ou d'organisations politiques, suspicions, défiance et soupçons sur le bien fondé et la sincérité des arguments et du plaidoyer pour le changement du gouvernement Essid.

Ce qui est principalement reproché est la décision du président de la République d'évincer un chef du gouvernement qui aurait exprimé des velléités d'indépendance et sa volonté d'en avoir un "à sa main".

Si c'était le cas, ce ne serait que rationnel, car les dispositions de la Constitution impliquent que le chef du mouvement politique gagnant les élections législatives dirige l'organe principal du pouvoir exécutif à savoir le gouvernement. Or ce chef politique a également été élu pour la présidence de la République.

Cette dualité des deux têtes de l'exécutif inscrite dans la Constitution, avec les pouvoirs étendus du chef du gouvernement face à la position prééminente du président de la République (avec le suffrage universel, le statut de chef de l'État, et certains pouvoirs régaliens) demeurera et ne pourra fonctionner sans accrocs qu'avec un tandem politiquement homogène mais nettement hiérarchisé. (Mais est-ce suffisant? car les prérogatives constitutionnelles, la réalité de leur exercice et les contextes politiques, peuvent éveiller les ambitions même chez les plus loyaux).

Ce sont les rapports de force politiques issus des élections et la campagne contre "l'hégémonie" ("Attaghaouel") d'un parti qui ont amené un chef du gouvernement non issu du parti gagnant. Celui-ci vivra et vérifiera les implications de la loi d'airain de dualité du pouvoir exécutif inscrite dans la Constitution.

Ces remous politiques interviennent dans un contexte où la perception du champ politique par les citoyens semble marquée par le discrédit des partis, la montée de l'incrédulité à leur égard, ajoutée à l'émiettement des structures politiques résultant des élections et l'effondrement du parti vainqueur.

A ce titre, deux facteurs majeurs sont manifestement à l'origine de cet état des choses.

Il y a d'abord l'insuffisante participation des citoyens aux consultations électorales: pour la Constituante comme pour les législatives et la présidentielle, à peine la moitié du corps électoral a-t-elle participé au vote. Ces faits sont loin de ce qui est généralement observé pour les transitions démocratiques, à la sortie de périodes dictatoriales ou autoritaires.

Au delà des facteurs socio-économiques profonds qui n'aiguisent pas l'intérêt pour la chose publique, il s'est avéré que les procédures et les délais d'inscription électorale n'incitent pas outre mesure à la participation.

Ces comportements ne sont pas indépendants du deuxième facteur décisif, constitué par la loi électorale. Le scrutin à la proportionnelle et par liste favorise, d'une part la dispersion des voix et en conséquence la précarité des pouvoirs, et d'autre part la mainmise des appareils des partis sur la désignation des candidats et en conséquence des élus.

Il est notoirement reconnu que si l'objectif des scrutins proportionnels est de refléter une image fidèle de la situation politique et du corps électoral, ils conduisent, néanmoins, souvent aux excès du multipartisme et à l'instabilité gouvernementale. Si les appareils des partis ne choisissent pas les candidats les plus qualifiés ou n'autorisent pas les électeurs à barrer des listes les candidats qu'ils ne souhaitent pas voir élus, alors les ingrédients sont garantis pour la divergence croissante entre les préférences des électeurs et les visées propres des partis.

En Tunisie, depuis la "Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique", les partis politiques tiennent mordicus au scrutin proportionnel par liste. Ainsi la conception de la vie politique retenue jusqu'ici ne favorise pas une structure démocratique efficace pour faire face aux défis du pays et répondre aux demandes des citoyens, qui à leur tour s'en détachent.

Car les déséquilibres socioéconomiques, ayant conduit au renversement de l'ancien pouvoir, sont toujours là, les "Objectifs de la révolution", liberté, dignité et justice sociale, sont loin d'avoir connu le début d'un chemin de réalisation. Pire, la dégradation de l'état du pays s'est accélérée, avec en premier lieu la montée du terrorisme jihadiste, jugulée tant bien que mal, avec courage et abnégation par l'armée nationale et les forces de sécurité intérieure, mais également la dissémination et l'extension des désordres dans tout le champ social.

Il est manifeste que c'est le pouvoir d'État qui s'est désagrégé, dilué et quelquefois approché de l'extinction. Faudrait-il rappeler que la Révolution devait faire passer le pays d'un pouvoir d'État despotique et oligarchique vers un pouvoir d'État démocratique et social. Le chemin parcouru est vite compris quand on observe que de larges fractions de la population souhaiteraient un sauveur, même despote, mais éclairé!

C'est pourquoi la question suivante apparait légitime: le processus démocratique peut-il encore ouvrir la voie au redressement économique et à la prospérité partagée?

D'abord, pour beaucoup de gens, il est maintenant clair que la réhabilitation de l'idéal démocratique passe par la mise en œuvre concomitante des quatre dimensions de la devise du pays: liberté, dignité, justice, ordre. La quatrième dimension, l'ordre et l'effectivité de l'autorité n'est pas la moindre condition de la possibilité d'une vie démocratique, maitrisant, voire réprimant, les velléités prédatrices des intérêts particuliers et toutes les formes, individuelles ou collectives, d'atteinte à l'intérêt général et au bien public commun.

Ensuite, il ne faut pas perdre de vue que si les conditions formelles premières de gestion démocratique sont instaurées, principalement la Constitution et les élections, la transition politique est encore largement inachevée, avec notamment le Conseil supérieur de la magistrature, la Cour constitutionnelle et les autres Instances constitutionnelles qui attendent d'être mis en place, mais également la mise en conformité de la législation courante avec les principes constitutionnels affirmés de haute lutte.

Il y a enfin les urgences économiques, avec la reprise d'une croissance inclusive et la mise en place des bases d'un développement soutenu et durable.

La gravité des crises multiples du pays, les contraintes propres d'une transition démocratique, exigent une démarche de gestion efficace et bénéfique des crises aiguës, une démarche de "salut national". Cette démarche a sauvé le pays l'été et l'automne 2013. Le caractère décisif de cette démarche est la coopération active et prompte dans le traitement des dossiers les plus brûlants, par les principaux acteurs concernés, et la garantie de la mise en œuvre et l'acceptabilité des solutions produites.

Alors:
Y a t-il une direction gouvernementale suffisamment avisée et forte pour prendre le chemin d'un redressement économique efficace et équitable, condition préliminaire pour rouvrir la voie à l'espoir démocratique?

Y a-t-il une volonté suffisante des acteurs politiques pour renforcer les règles de sélection d'élus compétents et qualifiés et faciliter la contribution des citoyens à cela?

Y a-t-il assez de citoyens pour admettre la dynamique des choix, accepter les leçons de l'expérience, garder sinon renforcer la foi dans l'idéal démocratique et participer à l'éclosion de pouvoirs compétents et stables?

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.