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Lettre de désamour à Tahar Ben Jelloun

Publication: Mis à jour:
TAHAR BEN JELLOUN
Wikimedia Commons
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Cher Tahar Ben Jelloun,

L'existence de peu d'écrivains marocains reconnus au-delà des frontières nous oblige malheureusement à souvent entendre parler de vous. En France, vous êtes probablement très respecté. Membre du jury du Goncourt, secrétaire de la Fondation pour l'Islam de France et "Arabe progressiste de service". Que de beaux titres que tout Arabe souhaitant réussir sous d'autres cieux aimerait tant collectionner. D'ailleurs, certains de mes compatriotes en viennent à être fiers de vous. Vous avez quitté le Maroc et vous avez réussi ailleurs, tout en choisissant de revenir régulièrement vers votre mère patrie, pour des visites de politesse. Que de belles prouesses.

Comme la plupart de mes compatriotes, j'ai remarqué dernièrement que vous vous êtes pris d'intérêt pour le Maroc. Par "intérêt", on pourrait en comprendre que vous êtes revenu à votre mère patrie, que vous avez accepté d'y enseigner - à titre bénévole pourquoi pas? - à ces petits Marocains qui n'ont pas eu accès à une bonne éducation dès leur enfance, ou voire même que vous vous êtes senti investi d'une mission civilisatrice en offrant à qui en voulait votre savoir. Mais non, nous en sommes bien loin. Depuis quelques temps, bizarrement, votre intérêt pour le Maroc s'est résumé à vous fendre de plates indignations quant aux ténèbres de l'islamisme qui rongent le pays.

À vous lire, nous aurions pu croire qu'une police islamique a été instituée. Que vous n'êtes que l'exception d'un peuple analphabète manipulé par les islamistes qui a dû aller vivre ailleurs, voire s'exiler. Qu'au Maroc, rien ne se passe, et qu'il ne s'agit que d'un désert de religieux où les modernistes sont chassés. Vous n'avez pas hésité à nous expliquer, de manière pédagogique, qu'en réalité "d'un côté, nous avons un roi qui fait de l'excellent travail et de l'autre, des gens qui nous tirent vers le bas, qui nous font régresser".

Préférant ne pas faire de suppositions sur d'éventuels intérêts personnels motivant votre lèche-bottisme de la monarchie marocaine, je me retrouve à essayer de comprendre votre phrase. Poète que vous êtes, je me dis que peut-être la lumière, je ne la vois pas, et qu'en mon état de pauvre "éduqué au Maroc mais non aux valeurs de la démocratie", il ne m'est pas très aisé de déceler la figure de style employée. Mais non. Bête que je suis, inculte comme vous l'avez très rapidement conclu il y a quelques temps, j'ai mis du temps à comprendre ce que vous êtes.

Cher Tahar Ben Jelloun, nous vous connaissons. Des personnes de votre trempe, on en trouve partout. Au Maroc même, il n'est donc pas besoin d'aller bien loin. Sortant de vos sentiers, qui sont la littérature, vous choisissez (par opportunisme?) l'analyse politique hasardeuse. Vous êtes ce que - j'espère - notre future élite ne sera jamais. Une élite qui gâche le peu de son talent et le tout de son énergie, à mépriser ces "Marocains qui votent mal", ces moins que rien qui empêchent la monarchie de travailler.

Vous auriez dû comprendre que je ne suis pas très tendre avec vous. Je vous aimais bien. Au passé, remarquez-vous. Las, avec le temps, avec l'âge, même si je n'en suis encore qu'à sa fleur, les choses ont, comment dirais-je, quelque peu changé, voire évolué. J'ai commencé à m'intéresser à la chose politique au Maroc, voire même à m'en passionner. Je ne suis heureusement pas le seul. Partout, même si en nombre assez réduit, ces jeunes sont là. Nous sommes là. Nous savons ce qui se passe: des alternatives à construire, un Etat de droit à édifier et une démocratie à développer voire même à initier. Pour cela, nous n'avons pas besoin de conseils éclairés, plus spécialement les vôtres. Et encore moins de votre air paternaliste à nous expliquer, comme des petits enfants, ce dont il est question dans la vie. Nous avons juste besoin d'un peu plus de personnes différentes de vous. Il y en a certainement.

Quant à vous, ne préférant pas me fier à Dieu, craignant qu'on ne m'accole l'étiquette d'un dangereux islamiste, alors même que je viens à peine de fouler ce territoire français et que ma foi, le vin chaud est fort délicieux (voyez, un pauvre gars éduqué au Maroc, défendant les islamistes et qui aime le vin!), je préférerais vous dire que l'avenir et l'Histoire seuls vous jugeront. Ainsi que ceux de votre acabit.

Les opinions exprimées dans les blogs sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement celles du HuffPost Maroc.

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