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Jeunes français dans la guerre en Algérie: avoir 20 ans dans les Aurès

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AURES ALGERIA
CAP via Getty Images
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Se rendre compte combien ils étaient jeunes, ces jeunes appelés, si jeunes décidément, et si trompés sur ces opérations de "pacification" et de "maintien de l'ordre", ces jeunes tirés de leurs campagnes et ne sachant rien du monde, rien de ces multiples "France" où des Alsaciens camarades de combat ne parlaient même pas français, rien de l'Algérie qui n'était qu'un département français sur une carte de géographie. Ces jeunes auxquels on avait donné le permis de tuer alors même qu'ils n'avaient pas encore le permis de voter, puisque la majorité n'était alors qu'à 21 ans...

Ces jeunes dont certains avaient fait leurs classes dans la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC) et dont la conscience se trouvait déchirée entre le commandement militaire et le commandement divin "Tu ne tueras point", et qui questionnaient là-bas des aumôniers désemparés qui ne savaient que les désemparer davantage.

Ces lignes de faille qui ont traversé leur vie, traversé leur âme et les traversent encore. Les entendre dire, avant que leurs paroles ne s'étouffent dans les larmes, à quel point c'est dur encore : ils évoquent leur guerre devant nos élèves alors qu'ils n'en ont toujours pas parlé à leurs fils...

Ecouter l'un d'entre eux dire à quel point ils rendent tous hommage à leurs femmes, car la guerre les avait tellement endurcis et renfermés qu'elles ont dû être plus que bienveillantes et patientes pour les supporter. Je me suis alors rappelée de Maurice Baglietto à Alger, qui disait que c'était sa femme qui aurait dû avoir la carte de moudjahida ...

Ils n'ont jamais pu remettre les pieds là-bas. Mais l'un d'entre eux, Roger, 85 ans, un ancien JOC, s'apprête à faire le grand voyage en juin. Il a peur. Il a "fait les Aurès" et a demandé à revenir sur ces lieux qui ont labouré sa conscience chrétienne pendant 3 ans et toute sa vie durant.

Il a demandé à voir "ceux qui ont tiré sur eux" et "ceux sur lesquels il a tiré". Il sait que la bouffée d'émotion va le secouer, qu'un séisme va le traverser, et qu'il est important que sa femme soit à ses côtés pour le sauver. Revenir sur les lieux des camarades tombés, sur le lieu de cette sale guerre qu'il savait juste pour les Algériens. Et voir Alger. Puis revenir ensuite pour parler à son fils, peut-être, mais avec l'aide de sa petite-fille de 30 ans.

La terre algérienne qui s'est installée dans mon coeur et dans mon âme a tremblé cet après-midi. Cette Algérie où j'ai eu ma petite guerre à moi, cette profonde ligne de faille parmi celles qui traversent une vie. Une ligne qui cependant n'a pas lézardé la moindre parcelle de mon indéfinissable amour pour ce pays dont le bleu, le blanc, le vert et l'ocre font de la persistance rétinienne.

Au contraire, une ligne de faille par-dessus laquelle des amitiés solaires et indéfectibles ont réussi à jeter des ponts, une ligne de faille comblée par ce surcroît d'affection qui s'écrit tous les matins sur le tableau vert de mes aubes comme une leçon de vie pour continuer, toujours, d'aller vers le soleil.

Je verrai Roger à son retour, en attendant que je fasse à mon tour mon petit retour.

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