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Vol de nuit

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caire

Il est des journées qui sont plus orageuses que d'autres et qui démarrent avec secousses et fracas, comme en cette matinée du 19 mai lorsque vous allumez le téléviseur et que vous apprenez par les chaines d'informations qu'un avion de la compagnie Egyptair aurait disparu en mer.

Cette route vous est familière, ce passage du Caire régulièrement emprunté par ceux qui vous sont chairs. Alors inévitablement à l'annonce de la nouvelle, votre esprit s'emballe et votre tout prend peur. Tout va très vite, trop vite. Les pensées sont confuses. Vous mettez quelques instants à remettre les choses dans le bon ordre : disparition d'un vol opéré par la compagnie Egyptair, dans le sens Paris - Le Caire. Le vol de nuit, celui que vous déconseillez à quiconque vous sonde, parce que c'est un vol d'appoint, qui se fait dans un petit avion beaucoup moins confortable (pour un si long trajet) que celui du vol principal, celui du jour, où l'avion est plus spacieux - et les prestations offertes au sol, comme dans le ciel, de bien meilleure qualité.

Le cœur lui, restera noué des jours durant, à mesure que l'on découvre le portrait des personnes qui étaient à bord de l'avion échoué. Les images des familles que le destin a décidé de séparer sont toutes aussi poignantes. Hébétés sont les visages de ceux qui viennent d'apprendre la perte d'un proche. Du temps, il leur faudra pour accepter l'idée qu'ils enterreront probablement leurs morts sans corps, dans un cercueil que le destin aura voulu vide.

Des passagers à l'histoire somme toute banale, tellement banale qu'elle est celle de tous les avions qui flottent en ce moment dans le ciel. Un fils courant au chevet de son père mourant. Il travaille beaucoup et se donne sans compter. Le timing du vol de nuit était parfait eu égard à ses obligations professionnelles. Le jour même, il avait travaillé durant toute la journée pour boucler ses dossiers. Pour cet homme exigeant avec lui-même, c'était le seul moyen de partir s'inquiéter l'esprit tranquille. Il y a aussi l'histoire de cette famille partie rendre visite aux siens, bien heureuse de retrouver la mère patrie, la mère du monde. Il y a également ces promeneurs partis en Egypte pour se reposer ou réparer un cœur encore fraîchement blessé par la perte récente d'une mère, d'une épouse. Il y a encore ce fils parti enterrer sa mère et qui n'arriva jamais à destination pour embrasser une dernière fois sa belle.

Vous quittez un instant le sud et regardez vers le nord. Vous pensez à l'homme pressé, le chef d'escale d'Egyptair à l'aéroport de Roissy. Un monsieur consciencieux, à la discipline militaire. Un pro efficace, du genre hyperactif mais qui a toujours une attention pour ses convives du jour. Vous songez à l'appel qu'il a dû recevoir alors qu'il se trouvait en pleine terre des songes et l'imaginez raccrocher, dans un état aphasique. Il se répète douloureusement : "Je viens de perdre mon avion". Il veut encore croire que ce n'est qu'un mauvais rêve. Il supplie encore et encore son Dieu d'arrêter de le narguer : "si c'est un cauchemar fais le cesser immédiatement !".

Dieu ne répondit pas cette nuit-là.

Le temps est sombre sur le ciel d'Égypte. Quelqu'un ou quelque chose vient de faire tomber l'un de ses faucons. L'on songe à la dernière bataille livrée par le rapace, à son destin mêlant fortune dans la tragédie, à ses ailes qui ont attendu d'être à la maison pour faillir.

L'Egypte est une belle qui se regarde sans cesse dans le miroir, elle se soucie constamment de son attractivité. Ce qui vient de se produire risque de porter un coup fatal à ce qu'il reste de l'industrie du tourisme. Il enrayera forcément un modèle économique déjà bien malmené, et qui exige, pour que le pays respire à nouveau, une circulation fluide des hommes, des capitaux et des marchandises.


L'émotion est forte. L'Egypte venait d'être touchée en plein cœur. Le délire médiatique qui entoura ce drame n'a fait qu'exacerber les tensions. Les chaines d'informations étrangères avaient décrété dès les premières heures que ce crash était un mystère. Jouant ainsi le temps contre nature. Quelle bien curieuse folie. Un crash est qualifié de mystère quand une enquête est terminée et qu'elle n'a pas pu apporter d'explications probantes. Il ne se décrète pas comme ça alors que la carlingue n'a même pas encore été retrouvée.

Cette hystérie médiatique replaça l'Égypte au centre du monde comme au temps du printemps. Et comme au temps du printemps, elle provoqua colère et indignations des gens du sud, qui reprochèrent aux médias d'orienter les sujets vers une responsabilité et pas une autre - de privilégier une hypothèse à une autre. Cette remise en question du sérieux du travail des autorités égyptiennes, sous entendant que cette dernière n'en a peut-être pas fait assez pour sécuriser ses avions, aura suffi à provoquer un tollé dans un pays qui pratique la tolérance zéro (ou quelque chose qui s'en rapproche) vis-à-vis de tout ce qui peut porter atteinte à la sûreté nationale.

La critique est d'autant plus difficilement acceptable, qu'elle émane de commentateurs vivant dans des pays qui laissent se balader librement des terroristes dans la ville. Personne ne refait le monde avec des si, (quoi qu'ici en Egypte, on aime croire au pouvoir du double Si), mais si l'enquête post attentat du Thalys avait été confiée aux services égyptiens, elle les aurait sans doute très vite menés à Mollenbeek.

Que s'est-il passé dans cet avion cette nuit-là ? Impossible de savoir pour l'heure s'il s'agit d'un accident ou d'un coup de chien et rien ne dit que vérité sera sue un jour. Car quand bien même vérité il y aura, nul ne sait si elle saura convaincre. Peut-être laissera-t-elle les esprits sceptiques comme dans l'affaire du vol MS 990 reliant New York au Caire.

A cette époque, les experts avaient conclu que le crash avait été causé par le suicide du pilote, au motif que ce dernier avait fait la prière du kamikaze avant la disparition de l'avion. L'argument demeure jusqu'à aujourd'hui fragile et nombreux sont ceux qui rejetèrent cette explication. Les sceptiques dirent que l'homme devait être apeuré, et qu'il n'avait sans doute fait que répéter ce que tout enfant d'Allah aurait fait s'il savait son heure venue. Prier pour que Dieu vous ouvre les portes de sa demeure, que peut-on espérer d'autre quand l'on se retrouve dans cette situation-là ? Délicat de juger de la culpabilité d'un homme qui ne voulait pas que sa vie s'arrête et qui ne demandait - qui sait - qu'à poursuivre cette épopée sous d'autres cieux.

On peut tout dire de l'Égypte, qu'elle badine beaucoup mais il serait injuste de dire qu'elle le fait avec tout. Certaines choses sont prises très au sérieux et la sécurisation des vols tout court et ceux d'Egyptair surtout en fait partie. Ici, un couloir aérien est aussi précieux qu'un pipeline.

Vous avez une fois fait les frais de cette hyper précaution, 11H d'attente à l'aéroport pour des raisons qui restent inexpliquées. Ce matin-là, les 250 passagers sont installés à bord du vol Egyptair reliant Le Caire à Paris. Vous étiez prêts à partir quand le Captain annonce qu'il y a une panne dans l'avion et que vous alliez devoir changer d'appareil. L'attente sera assez conséquente, prévient le personnel d'Egyptair. Personne ne proteste et tous les passagers sortent assez rapidement de l'appareil. Si les Égyptiens vous disent qu'un avion n'est pas prêt à voler, c'est que l'avion n'est vraiment pas prêt à voler.

A la sortie de l'avion, les écrans d'affichage indiquent plusieurs vols avec la mention "Delayed" New York, Londres, Paris, toutes compagnies aériennes confondues. Vous êtes surprise de voir autant de vols qui roulent (d'ordinaire) bien, accuser un tel retard et de si bon matin.

A 17H, l'appareil que vous attendiez est enfin prêt pour l'embarquement. Les passagers sont fatigués et certains ruminent, faisant reproches à Egyptair de ne pas avoir assez communiqué. Toutefois, personne n'eut à redire sur l'attente qui fut moins pénible que prévu grâce à une prise en charge qui fut des plus correctes.

18H30, vous êtes tirée de votre sommeil, épuisée. Vous vous étiez endormie à peine installée à bord. Vous êtes réveillée par des bruits de chahut, vous regardez par le hublot, pensant voir à votre droite un horizon couleur flamand rose mais il n'en est rien. Il est 18H30 et au grand dam de votre corps abîmé par une journée d'attente dans un lieu aux températures quasi-polaires, l'appareil est toujours posé sur le tarmac de l'aéroport du Caire.

Devant vous se joue une scène de mutinerie dans un pur style Tahrir Revival. Les passagers rassemblés à l'avant de l'avion reprochent au chef de cabine de ne pas jouer franc jeu avec eux, disent qu'il y a trop de mystère autour de ce vol, qu'on leur avait promis un nouvel avion pour effectuer la liaison Paris - Le Caire, et que maintenant que nous étions prêts à voler, l'avion n'était toujours pas parti et que cela n'était pas normal. Certains prétendent même qu'Egyptair aurait remplacé Paul par Paul et que l'avion dans lequel nous nous trouvions était en fait celui du matin. Des voies s'élèvent pour réclamer que l'avion soit à nouveau changé, d'autres disent qu'ils veulent quitter l'appareil. Les membres du personnel naviguant prennent peur et se retranchent dans le cockpit. Une passagère apparemment furieuse s'écrie : "regardez comme ils se cachent, regardez comment ils nous méprisent, lâches ils sont et lâches ils resteront !"

Drôle d'ambiance dans cet avion. Vous veniez de passer quelques jours au Caire et pensiez l'esprit du 25 janvier en état de shut-down mais il n'en est rien. On vous avait pourtant dit de vous méfier de cette dépolitisation apparente. Vous constatez dans cet avion ce que vous n'avez pas eu le temps de voir sur place, cette rancœur enfuie sommeille toujours et elle peut se réveiller à tout moment.

Le Captain finit par sortir du cockpit et prononce quelques mots fermes mais qui suffisent à rassurer la foule : "cet avion est prêt à partir, mais il ne quittera pas le sol tant que tout le monde ne sera pas assis à sa place". Les passagers se sont soudainement tus et chacun est alors rapidement retourné à sa place.

Le lendemain, vous apprenez qu'une attaque a eu lieu la veille à bord du Thalys en provenance de Bruxelles. Cette attaque Belge, était la deuxième d'une longue série (noire). L'Europe n'allait pas tarder à découvrir que la Belgique était devenue le nouveau "it" hub du djihad en zone EMEA, la place où se croisent les hors la loi de dieu et de l'ordre, les caïds ratés et les cheiks auto proclamés.

Ces pensées entremêlées passées, vous avez cette image qui vous revient à l'esprit. Elle vous ramène un sourire et puis un autre. C'est la première fois depuis l'annonce du crash, que l'évocation du nom Egyptair vous fait sourire. Cette image, c'est celle de votre première fois, de votre tout premier voyage avec eux. Le premier d'une longue série, de ce plaisir resté intact, de retrouver les femmes et les hommes en uniforme bleu nuit, ce sont eux qui les premiers vous ouvrent les portes du temple.

Lors de cette première fois, vous avez été étonnée de voir Egyptair diffuser des versets du Coran avant de dérouler les consignes en cas de procédures d'urgence. Ce qui vous a interpellé, ce n'est pas tant le fait que l'on fasse passer dieu avant la science, c'était qu'on l'affiche. Avec le temps, vous comprendrez que le sens de ce rite n'est pas qu'affaire de Dieu mais de superstition.

Ce qui vous avait conquis par-dessus tout lors de cette première traversée, c'était la chaleur qui se dégageait de cet avion; elle tranchait avec l'ambiance aseptisée du vol d'Air France.

"Nawart(i) Masr" : vous avez éclairé l'Égypte. C'est comme ça que l'on souhaite la bienvenue aux visiteurs en mère du monde. Qu'elle soit sincère ou forcée, vous n'avez pas souvenir d'avoir entendu plus belle phrase d'accueil dans les quelques contrées que vous avez visitées. Ce qui donne le goût au mot ici ce n'est pas tant le verbe mais sa mélodie. Le ton finit toujours par l'emporter. C'est lui qui donne au mot sa saveur. D'ailleurs ici le mot ne vaut plus grand chose. Les esprits les plus éclairés disent qu'il est mort. Dans ce pays qui use de flatteries et où la courtoisie relève parfois de la simple parade sociale, tout mo(men)t sincère parait extraordinairement beau.

Le premier inconnu à vous avoir souhaité "Nawarti masr" avec une éperdue sincérité était justement l'un de ces hommes en uniforme bleu nuit.

La route vers l'Égypte c'est aussi des voyages dans le voyage, un chemin qui peut être semé d'imprévus. A la sortie de l'avion, l'on pouvait parfois s'attendre à quelques surprises lors du passage devant les agents de la PAF. Ça leur arrive parfois de traîner pour tamponner le passeport quand ça grince sur la question du "Asl" (le pays d'origine). C'est précisément à ce moment-là, lorsque vous annoncez vos origines, que le fonctionnaire qui avait alors la tête dans ses formulaires lève les yeux et daigne enfin vous adresser un regard. Les gestes suivent toujours le même enchaînement, il lâche ses feuilles et concentre son attention sur votre visa de résidente.

Comme cette fois d'automne 2009. C'était la première fois que vous remettiez les pieds en Egypte depuis la catastrophe d'Oum Dourman, et vous saviez qu'ici, la blessure était encore fraîche. Ce soir-là vous approchez la PAF à reculons, certaine que le policier n'allait pas se priver pour vous tacler sur vos origines. Vous pensiez que l'agent allait vous reprocher d'être algérienne ?

Eh bien non, ici vous êtes en terre des Beni Kafka. Monsieur vous reprochera de ne pas être égyptienne ! Vous ne l'aviez pas vu venir celle-là... Il était convaincu que vous lui cachiez votre double appartenance et qu'il avait débusqué une mélangée. Le pendant d'Ahmed Mekky, dans sa version féminine, anonyme et clandestine. Si vous vous étiez amusée de la situation, l'agent lui en était sérieusement agacé : "mais ce n'est pas possible de pas être égyptienne avec un nom pareil !". Vous avez eu beau lui expliquer que c'était un pur hasard, il ne voulait rien entendre. "Ce n'est pas possible", répéta-t-il, "Masr masiri" (manière de dire que c'était écrit) lui avez-vous répondu avec un sourire malicieux. C'était peine perdue, l'homme ne voulait rien entendre !

Il finira par tamponner le passeport résigné et à vous gratifier d'un "Nawarti masr". Vous accueillez la fin de partie avec fair-play. Il n'était pas obligé de vous souhaiter quoi que ce soit. Les gens comme lui ne sont pas payés pour vous adresser la parole et l'homme avait su rester décent durant cet échange. Jamais vous n'aviez assisté à pareille chamaille de coqs dans cet aéroport, c'était l'école du "mish momken" qui affrontait celle de "c'est l'mektoub".

Quand le voyage en avion s'achève enfin, c'est là qu'en débute un autre. Le voyage de ceux qui sont tombés sur le Caire à la nuit arrivée. Là où commence l'autre vol de nuit. Celui de la traversée nocturne de la ville qui brille, là où vous redécouvrez comme au temps des premières fois, des premières lueurs, fascinée par la chose, que cela est plus fort qu'elle, que cette terre ne sait accueillir ses visiteurs que dans un éblouissant spectacle de sons et lumières. Il n'en fait nul doute, Le Caire est une (éternelle) fête.

Ô mère du monde, nous ne t'avons pas éclairé, c'est toi qui nous as illuminés.

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