Huffpost Algeria mg
LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Awatif Sophia Bennaceur  Headshot

Combien tu m'aimes ?

Publication: Mis à jour:
Imprimer

petrole

C'était lors d'une qaâda mostaganémoise. Ce soir-là, nous abordons le sujet de l'inauguration de la liaison maritime Mostaganem-Valence. Je lance à l'un des cousins: "Alors comme ça la liaison va reprendre entre la ville de Barberousse et sa voisine espagnole Valencia ? Tu vas maintenant pouvoir emmener ta Djamila faire des virées "3and sbagnols" en deux temps trois mouvements ? Ça va la changer des sorties glaces créponnés aux Sablettes !

"Oui, me répond le cousin, tout le monde est très heureux de cette nouvelle, il était temps que ce port [re]serve à autre chose qu'à transporter des marchandises. Mais certains habitants sont très en colère, figure toi, me dit-il avec grand sérieux, je m'attends alors au potin du siècle !, que pour la traversée inaugurale, ils ont laissé le Wali et d'autres officiels voyager gratuitement, alors que nous, Mostaganémois, n'avons même pas eu le droit à un tel privilège, 7'na, "wled el bled", tu te rends compte !".

Il est très sérieux, et moi je suis sérieusement abasourdie par sa remarque. Le personnage est pourtant connu pour sortir des sottises tellement énormes qu'elles en amusent la galerie, mais concernant cette "khardja", je dois dire qu'il a fait fort. Sra3ni même ! win rak ya Sidi Descartes...

Je ne savais pas par quel bout commencer pour lui expliquer que non, il n'est pas normal que l'on offre des billets gratuits à plus de 150.000 personnes, juste parce que le bateau pose son ancre en terre mostaganémoise. Passé le rire jaune, je tente d'amener le cousin à la raison. Bon, qu'un weld el bled nous fasse un egotribe, cela n'a rien de surprenant, mais qu'il en déduise qu'un haut représentant de l'Etat n'avait pas sa place dans cette traversée inaugurale, ça j'ai encore du mal à le digérer.

Je tente alors de lui expliquer que la présence du Wali à bord de ce bateau est légitime, et qu'elle n'est pas une question de sentiments mais une simple question de droit. Laisser le Wali voyager gratuitement n'avait rien d'une faveur, car cette traversée, il l'a faite au titre de sa fonction de représentant de l'Etat. Et de poursuivre, le port de Mostaganem n'appartient pas à Mostaganem, il est sous la tutelle du ministère du transport, et le Wali en sa qualité de premier représentant de l'état dans la région avait toute légitimé pour être sur ce bateau. Un sage assis dans l'assemblée me rétorque en plaisant, "laisse tomber, tu crois que hada il comprend ce que tu lui dis". Tout le monde rigole, cousin et moi compris...

Ah cette maudite culture de la subvention nous a transformés en mendiants attentistes ! Que les choses soient claires, ce qui est discuté ici, ce n'est pas le principe du recours à la subvention, mais les dégâts que cause cette culture dans les esprits de certains.

La subvention en Algérie n'est pas vue comme un privilège mais comme un droit [acquis]. Il existe en effet en Algérie, un contrat social basé sur la subvention, et ce que dit ce contrat est la chose suivant : c'est "Drahem contre Sket" [les sous en échange du silence]. C'est le deal, je ne regarde pas ce que tu fais si tu me donnes ce que tu me dois. Les salaires sont subventionnés, les logements sont subventionnés, l'électricité est subventionnée, le voyage est subventionné.

Le sujet peut prêter à sourire le temps d'une qaâda, pourtant ce silence, cette inertie des masses, est peut-être ce qui a fait le plus de mal à l'Algérie depuis son indépendance. C'est ainsi que les cycles de la vie en Algérie se suivent et se ressemblent jusqu'à jouer dangereusement avec la mort : silence, inertie, non gouvernance, explosion, colmatage des dégâts [dans l'urgence], puis re-silence, re-inertie, re-non gouvernance, re-explosion puis re-colmatage [toujours dans l'urgence].

C'est l'histoire d'un cauchemar qui se répète indéfiniment, d'un tsunami qui finit toujours par revenir, comme si les foules ne voulaient pas comprendre que l'origine du mal était beaucoup plus profonde. Ceux qui sont fatigués de ce système se battent mais sont trop peu nombreux ou pas assez puissants face aux lobbies FLN-iste ou Zawistes, quand d'autres préfèrent tout simplement quitter le navire, plutôt que de tenter de le colmater [seuls].

Les algériens sont très attachés à leurs rentes subventions. Et nombreuses sont les personnes que vous croiserez et qui vous affirmeront que la subvention est un droit ! Leur argument ? Il est connu et [malheureusement] reconnu ! "Parce que cette terre est à nous", vous diront-ils et parce surtout, "ce que nous donnent ceux qui nous gouvernent n'est rien par rapport à ce qu'il nous volent".
Voilà où nous en sommes arrivés, c'est à celui qui prendra le plus.

Pourquoi persister dans cette surenchère de ce lui qui prend le plus, pourquoi ne pas essayer de sortir de cette logique source de bien des malheurs pour l'Algérie et son peuple ? Pourquoi ne pas partir sur des bases saines, pourquoi refuser de traiter le problème à la racine ? À sa vraie racine, pas l'idéologique, celle vers laquelle on veut détourner notre regard.

Pourtant une solution existe et celle-ci passe par l'instauration d'une tradition de l'impôt car cela impliquerait une inversion du sens de la subvention ou dirons-nous plutôt une réciprocité du sens de la subvention.

Seulement voilà, cette collecte de l'impôt, l'état algérien ne souhaite pas l'imposer aux Algériens, pour la simple et bonne raison qu'à partir du moment où celui-ci ira puiser ses fonds de roulements dans les impôts directs et indirects qu'il pourra percevoir de ses administrés, cela voudra dire qu'il devra leur rendre des comptes. Chose qu'il ne veut évidemment pas. Ce pouvoir ne sortira jamais de sa logique de gouvernance tordue, rendre des comptes, c'est une direction vers laquelle il ne souhaite pas tendre.

Ce qu'il souhaite, c'est maintenir les Algériens dans un état de dépendance. On parle souvent du statut de la femme algérienne disant qu'elle est un être sous tutelle, mais la vérité c'est qu'avec ce système, tous les Algériens vivent sous le régime de la tutelle.

Pourtant, la Hogra, ce mal profond qui a condamné tant d'Algériens à l'exil intérieur et extérieur, trouve justement sa source dans cette absence de redevabilité et d"'accountability" comme disent les Américains. Ce non système est maintenu de manière délibéré car il permet à ceux qui nous gouvernent (du plus petit au plus puissant) de ne pas avoir à rendre de comptes.

Lorsque vous évoquez en Algérie le sujet de l'assujettissement des Algériens à un vrai paiement d'impôt [pas à la source, comme c'est le cas actuellement des traitements et salaires mais par l'envoi d'une facture (salée), une fois (ou plusieurs fois l'an), celle qui vous fait faire la grimace, parce qu'elle représente 1, 2, 3 voire 4 mois de salaires ] La réaction qui revient souvent est la suivante: "Mais on va payer des impôts à des gens qui nous volent ?!"

Mais si... il le faut pourtant ! Payer des impôts vous donne le droit de demander des comptes, il vous donne le droit de regarder comment est dépensé cet argent, il vous donne le droit de tenir une comptabilité. Pourquoi attendre d'arriver dans l'au-delà pour analyser le compteur de hassanates ? Ailleurs, dans d'autres contrés, payer un impôt ça vous ouvre l'accès à tout un pan de droits, c'est ce qui donne à vos réclamations du poids, et qui vous permet de dénoncer les égarements de gouvernance, tant au plan local que national.

Bien sûr que le vol et la corruption ne s'arrêteront pas du jour au lendemain, cela prendra du temps. Mais plus le paiement de l'impôt s'ancrera dans les mentalités, plus les personnes qui sont en charge de manipuler ces deniers feront attention car elles se sauront surveillés.

La corruption, la mal gestion, le braconnage de ce pays ne s'arrêtera pas du jour au lendemain certes, cette mise au pas des représentants de l'état sera un processus long ou ne sera pas. Si l'on aime l'Algérie, il faut accepter de perdre de l'argent si l'on veut espérer la sortir un jour de ce cycle infernal, comme disent encore les ricains (décidément): "if you want to get, you get to spend". Mais cette raison, pas sûr que les Algériens qui sont encore trop nombreux à avoir la tête dans l'aujourd'hui soient prêts à l'entendre.

D'autre part, les vertus de l'impôt ne se limitent pas qu'à ce qui a été décrit plus haut. Casser ce contrat social [mille fois 3wej] basé sur la subvention est aussi le seul moyen de protéger les acquis sociaux qui sont si chers aux Algériens. L'Algérie aujourd'hui n'est plus le pays socialiste d'antan. Il faut aller voir ce qui s'est passé dans les anciens pays d'économie socialiste, où l'Infitah et le délaissement des services publics, tels que l'enseignement pour ne citer que cet exemple, a entraîné une privatisation galopante et irrésistible du secteur éducatif - poussant des familles, toujours plus nombreuses, à inscrire leurs enfants dans des établissements privés, s'endettant du moment où l'enfant entre dans le jardin d'enfants jusqu'à ce qu'il quitte l'université. Je ne sais pas si les esprits mesurent les conséquences d'un tel basculement, mais une bonne éducation coûte environ 5000€ par an pour le primaire, et peut aller jusqu'à 15000€ pour le supérieur. Faites l'addition et multipliez cela par le nombre d'enfants et le nombre d'années d'études nécessaires, le résultat a de quoi vous donner le tournis.

Si les Algériens pensent être épargnés par cette folie qu'ils s'imaginent lointaine et future, c'est qu'ils se trompent. Le paysage éducatif algérien a déjà entamé sa mutation. Même ceux qui ne veulent pas aller dans cette direction y seront forcés, s'ils souhaitent donner à leurs enfants les outils et la chance de se placer dans un marché du travail qui deviendra encore plus hyper-concurrentiel, à l'image du monde dans le lequel nous vivons aujourd'hui.

En France ou dans les pays à fort taux d'imposition, l'impôt n'a pas eu que des vertus, d'abord parce que payer des impôts n'est pas toujours un sujet qui fait l'unanimité, et la manière dont il est dépensé non plus. Il arrive d'ailleurs souvent que vous tombiez sur des personnes qui vous disent qu'elles ont viré à [l'extrême] droite pour cette raison [comprendre le fait de le distribuer aux migrants et aux français d'origine..].

Pourtant il ne faut pas être grand mathématicien pour comprendre que même si cette charge est lourde [pour beaucoup de foyers], l'acquittement de ces sommes garanti l'accès aux soins et à une éducation correcte et abordable. Il suffit de voir combien coûte une hospitalisation avec intervention mineure dans un hôpital français pour comprendre que le paiement de l'impôt propose au contribuable un retour sur investissement largement gagnant.

Tous les Français ne sont pas aussi récalcitrants face à l'obligation d'assujettissement et nombreux [encore] sont ceux qui saisissent leur chance de vivre dans un pays où le montant de l'impôt reste raisonnable au vu de la qualité des services et infrastructures qui leurs sont fournis. Comme cette maman qui vous dit que oui, évidemment que sortir une telle somme ça fait mal, mais que quand elle voit l'épanouissement et les progrès de sa fille inscrite dans une école estampillée [ré]publique, elle se dit que ce qu'elle donne, c'est même pas le prix d'une école privée et d'en conclure avec un final que nous autres Algériens ferions bien de méditer. "Ce que je donne, ce n'est rien par rapport à ce que j'y gagne !"

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.