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Mithridatisation

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Connaissez-vous le sens de ce mot qui semble barbare? L'avez-vous déjà entendu? Vous semble-t-il familier? Il me semble que les réponses positives seront rares. Peut-être mes amis médecins sauront répondre, parce qu'il s'agit en fait d'un terme médical dont voici le sens: Immunisation contre un poison par accoutumance à celui-ci.

Je dois avouer que depuis peu de temps je constate, tout comme les Tunisiens d'ailleurs, les effets de ce phénomène médical. Oui, tous autant que nous sommes, nous subissons une mithridatisation continue, nous nous habituons, lentement mais sûrement, au poison que d'aucuns nous inoculent, dans l'impunité totale, pour nous immuniser contre les conséquences néfastes ou plutôt létales de cet empoisonnement.

Perfusion de violences

Depuis février 2011, la plupart des Tunisiens vivent sous la perfusion quasi quotidienne de cette instillation insidieuse. Depuis cette date, nous avons en effet assisté, impuissants, à des agressions diverses dont la violence est allée crescendo jusqu'à atteindre des sommets vertigineux. Ces agressions ont commencé par être isolées, ne touchant pas spécifiquement un corps social déterminé ou précis, pour finir par concerner des hommes politiques, particulièrement de gauche, ou des militaires, ou encore des membres de la Garde nationale. Est-ce une stratégie réfléchie, ou est-ce le fruit du hasard qui a décidé de cet enchaînement?

Quoi qu'il en soit, et pour résumer, je rappelle succinctement les actes dont les Tunisiens ont été victimes durant les deux années qui ont suivi la pseudo-révolution du 17 décembre 2010. Un beau matin hivernal, certains journalistes consciencieux ont rapporté des violences perpétrées contre des femmes non voilées. Presque personne n'y a cependant accordé une grande importance, parce que l'information n'avait pas été relayée par des médias nationaux. Nous avions également entendu parler d'agressions contre une communauté chiite originaire du sud du pays. Là encore, l'information est passée inaperçue parce que les Tunisiens n'avaient pas connaissance de l'existence de ladite communauté.

Quand certains salafistes passent la vitesse supérieure

Jusqu'au jour où une personnalité médiatique connue du public fut touchée par la violence: Le cinéaste Nouri Bouzid à été agressé dans la rue par un illustre inconnu et blessé à la tête. Les journaux nationaux ont relayé l'information, les Tunisiens se sont indignés, ont dénoncé et ont pointé du doigt une mouvance, jusque-là inconnue chez nous: les salafistes. Ébahis, nous avons découvert des fanatiques forcenés, tout droit sortis pour certains des abysses du Moyen-âge: des hommes jeunes, à la barbe hirsute, vêtus de kamiss crasseux, les cheveux, longs et ébouriffés, couverts d'une calotte noire de crasse, armés d'épées tranchantes, qui crient leur haine et leur rejet de toute civilisation, synonyme pour eux d'impiété et de blasphème! Et ce fut le début d'une longue épopée qui se poursuit jusqu'à nos jours.

Ces reîtres débarqués du tréfonds des siècles révolus ont envahi nos rues, leurs agressions se sont succédé sans discontinuer durant les deux années ayant suivi la révolution. Ils ont en effet participé à diverses offensives, à l'instar de celles ayant visé le cinéma Afrik'art et le musée Al Ebdellyia, et se sont poursuivies pour devenir quasi quotidiennes, à tel point que l'on se réveille tous les matins avec une angoisse tapie au fond du cœur, craignant les mauvaises surprises qu'ils pourraient nous réserver.

Jusqu'au jour où ils sont passés à la vitesse supérieure, et où ils ont entamé un cycle nouveau sur l'échelle des violences: Ils ne se contentent plus d'agressions verbales ou brutales, ils ont atteint un seuil nouveau, celui des assassinats. Ils ne se contentent plus des épées artisanales bien aiguisées, mais ils utilisent des armes à feu. Et les Tunisiens, stupéfaits et effarés, ont découvert avec les événements de Rouhia et de Bir Ali Ben Khlifa que ces fanatiques étaient armés et bien armés. Ils disposaient d'un arsenal dont les origines demeurent inconnues: des Kalachnikovs, des roquettes, des lance-roquettes, et que sais-je encore! Des mots qui ne sont pas usités dans nos contrées, qui ne faisaient pas partie de notre lexique habituel, et des armes que l'on ne voyait qu'au cinéma, dans les films d'aventure ou d'actions. Tous nous craignions l'usage qu'ils pouvaient en faire. Tous nous appréhendions les conséquences de ce flux d'armes meurtrières qui affluaient par nos frontières devenues perméables.

Chokri, le cauchemar devenu réalité

Jusqu'à un certain 6 février 2013 au matin, où l'annonce de l'assassinat de Chokri Belaid, militant de gauche, fit l'effet d'une bombe. Ainsi donc, ce que nous avions tant redouté s'était produit. Nos pires cauchemars étaient devenus réalité: notre pays, connu pour l'hospitalité de ses habitants, abrite des assassins, des tueurs à gages, des sicaires, des spadassins! Des nervis dont des commanditaires mystérieux tirent les ficelles, au besoin, pour terroriser les Tunisiens, les faire plier et leur imposer leurs diktats. Des sbires qui obéissent à leurs cadors, probablement contre monnaies sonnantes et trébuchantes, ou peut-être en contrepartie d'un blanc-seing, en échange de services rendus.

Le 8 février 2013, jour de l'enterrement du martyr de la liberté, par milliers les Tunisiens indignés ont tenu à accompagner la dépouille mortelle à sa dernière demeure. Malgré le froid, malgré la pluie, femmes, enfants, jeunes, vieux, à pied, en moto, en voiture des citoyens éplorés ont bravé les intempéries et se sont dirigés vers le cimetière El Jallez. Là, l'émotion était à son comble. Des femmes se sont évanouies, des cris de douleur ont fusé, des chants patriotiques et l'hymne national ont jailli des poitrines oppressées par l'angoisse qui les tenaillait. Le peuple était uni dans la douleur commune, effaré par l'horreur consécutive à cet assassinat abject. Mais cette tristesse n'égalera jamais celle éprouvée par ses parents, sa femme, sa petite fille dont les si beaux yeux trahissaient la profonde affliction, ni celle de ses camarades que le combat commun avait soudé, d'un lien indéfectible.

Et Ramadan advint

Mais, la vie reprit son cours, cahin-caha, chacun tentant péniblement de s'atteler à la tâche qui lui était impartie et d'aller de l'avant.

Puis l'été succéda au printemps, ramadan advint, plongeant les Tunisiens abrutis par la chaleur dans une torpeur et une léthargie de mauvais augure. Le calme qui précède la tempête. Et ce fut le 25 juillet 2013, fête nationale célébrant le cinquante sixième anniversaire de la proclamation de la République. Il faisait chaud, un soleil de plomb dardait ses rayons incandescents sur la ville endormie. Ceux qui n'étaient pas enfermés chez eux se baignaient dans les eaux bleues et profondes de la Méditerranée. Tous vaquaient à leurs occupations, attendant impatiemment le coucher du soleil, pour pouvoir manger et boire à leur soûl, quand tombe tout à coup la nouvelle de l'assassinat par balles d'un élu de l'ANC.

Cette annonce stupéfiante fut accueillie comme un nouveau coup de tonnerre dans le ciel bleu du pays. Encore une fois un citoyen est touché dans son intégrité, un père de famille assassiné, sous les yeux incrédules de ses enfants. Et ce fut la débandade, la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Désormais, nul n'était à l'abri. Les tueurs ou leurs commanditaires sont déchaînés, plus rien ne les arrête. Ni le dialogue, ni les sit-in, ni les manifestations, ni les marches pacifiques n'arrivent à contenir leur haine. Huit soldats sont assassinés aux abords du Mont Châambi, plongeant de nouveau le pays dans le désarroi et la détresse. Nos valeureux soldats sont tombés comme des mouches, leurs cadavres mutilés par les terribles mains des traîtres dépourvus de toute humanité.

Le pays est exsangue, le peuple meurtri au point que certains ont, malheureusement, appelé de leurs vœux le retour de l'ancien régime. Que répondre en effet à des mères éplorées, touchées dans leur chair, ayant perdu leur progéniture, par la faute d'une décision qui tarde à venir ou à d'un gouvernement qui s'est montré laxiste avec ces terroristes, dont les arrestations se multiplient, mais dont la libération inconditionnelle s'en est suivie? Comment les consoler, comment les rassurer, comment apaiser leur peine? En leur disant que leurs enfants ne sont pas les premiers à avoir laissé leur vie, assassinés par des terroristes, et qu'ils ne seront probablement pas les derniers à courir le risque de mourir abattus par des balles ennemies? En mettant sous leurs yeux la liste des gardes nationaux qui ont été tirés comme des lapins, abattus comme des chiens par des soudards encore plus hargneux qui les ont criblés de balles, ne leur laissant aucune chance de survivre?

Oui, parce que les coups d'éclats de ces spadassins ne se sont pas arrêtés en si bon chemin, ils n'ont pas baissé les armes, ils n'ont pas capitulé! Ils poursuivent leurs actions terroristes et vont jusqu'à les diversifier. Seul leur modus operandi s'est modifié: Ils disposent d'armes lourdes, de grenades, de ceintures d'explosifs, de TNT, se terrent dans les régions reculées du pays, dans des maisons retirées et attendent leur proie qu'ils prennent même la peine d'inviter par téléphone.

Mithridatisation de Sousse à Monastir

Ce matin encore, une ligne rouge a été franchie. La vie humaine n'a plus aucune valeur, la jeunesse, encore moins. Un kamikaze qui n'aurait pas encore fêté ses vingt-cinq ans s'offre en spectacle sur la plage, dans une région constituant the place to be pour tout touriste occidental qui se respecte. Sousse, le joyau du Sahel, victime de son succès, est la nouvelle cible des terroristes.

Hélas, à peine nous sommes-nous relevés du choc de l'assassinat des pauvres gardes nationaux ravis à la fleur de l'âge par des terroristes armés jusqu'aux dents qu'on nous annonce qu'un kamikaze s'est fait sauter sur une plage de la ville touristique, tandis qu'un autre est appréhendé aux environs du Mausolée de Bourguiba à Monastir.

Devant ce flux ininterrompu de mauvaises nouvelles qui se succèdent à un rythme effréné, perdrons-nous notre faculté de nous indigner? Réussiront-ils à tuer notre humanité, nous contraignant à ne plus réagir, à accepter l'inacceptable, à céder sur nos principes humanitaires? Notre volonté de contrecarrer leurs actes terroristes s'émoussera-t-elle par ce matraquage quasi quotidien?

Subirons-nous ce phénomène de la mithridatisation? Le poison qu'ils nous ont instillé à petites doses, depuis deux ans a-t-il fait l'effet escompté ? Sommes-nous immunisés contre cette solution létale ?