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Les Tunisiennes seraient-elles dorénavant des mineures ad vitam aeternam?

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Il y a quelques jours une rumeur a commencé à circuler sur les réseaux sociaux et n'a pas cessé d'enfler depuis, chacun y allant de son commentaire, apportant des détails supplémentaires, étayant ou démentant le récit fait par un facebooker dont les deux filles majeures ont été empêchées de quitter le territoire, sans une autorisation dûment signé par leur père.

En effet, les femmes tunisiennes de moins de trente cinq ans ne pourront plus franchir les frontières, sans l'autorisation paternelle, pour les célibataires, et maritale, pour celles mariées. Stupeur et indignation ont secoué toutes les Tunisiennes jalouses de leur liberté et de leurs acquis. Se pourrait-il que les islamistes cherchent à les réifier, à les chosifier, à les rendre mineures jusqu'à la nuit des temps? Vont-elles rejoindre la cohorte des Arabes du Golfe et des Saoudiennes que les pères empêchent de voyager seules et qui sont même prévenus par SMS, au cas où elles chercheraient à franchir les douanes de leur pays natal (cf. le Figaro.fr du 23 novembre 2012)?

Les responsables de la police des frontières ont été pressés de questions, mais ils se sont défilés ou ont donné une réponse laconique, ou évasive, confirmant cette nouvelle loi qui interdirait aux jeunes femmes de moins de trente cinq ans de voyager, sans une autorisation paternelle écrite.

Critères flous

Une jeune femme, agent de police des frontières de son état, a également confirmé qu'on leur avait donné des instructions pour refouler celles qui ne sont pas autorisées par leur père. Mais, a-t-elle ajouté, il ne s'agit pas d'appliquer la loi sur toutes. Sont concernées celles qui ont une apparence louche (sic.) ou celles qui n'auront pas l'heur de plaire aux douaniers! Celles-là, elles seront obligées de rebrousser chemin, si elles ne sont pas munies d'une autorisation parentale, en bonne et due forme.

Mais qui déterminera que cette jeune femme peut voyager sans être munie d'un sauf-conduit, quand cette autre ne le pourra pas? Les délits de faciès seront légion, les douaniers appliqueront cette instruction par la coercition, et ils empêcheront certaines jeunes femmes de voyager.

Cependant, des questions me taraudent l'esprit et me turlupinent: Qu'en est-il de celles qui ont choisi d'être célibataires, ou de celles qui sont malheureusement orphelines? Comment les douaniers se comporteraient-ils avec ces cas particuliers? Demanderaient-ils l'autorisation écrite du frère pour celles qui en ont? Ou celle d'un membre agnat de leurs familles, pour celles qui n'en ont pas?

Il est vrai que ce problème est épineux et laisse entrevoir une série de complications qui en découleront, immanquablement. Mais essayons de voir le problème d'un angle différent: Pourquoi cette interdiction est-elle intervenue seulement aujourd'hui? Qu'est ce qui a incité les autorités douanières à prendre une telle décision? Cette interdiction émane-t-elle du Ministère de tutelle, ou a-t-elle été prise par la Direction générales des frontières? Pourquoi et comment des jeunes femmes ont-elles pu se rendre en Syrie pour pratiquer ce que certains cheikhs bien inspirés avaient appelé le jihad ennikeh (qui, soit dit en passant, est une prostitution estampillée halal)? Si, comme certains le prétendent, cette mesure vise à limiter ce fléau, pourquoi n'a-t-on pas traité ce problème à la source, en démantelant les réseaux qui se sont spécialisés dans ce commerce lucratif de chaire humaine? Pourquoi la Tunisienne lambda devrait-elle payer les pots cassés de cette abjecte traite humaine pratiquée par des rapaces avides de gains faciles et des crapules sans foi ni loi? Une question me paraît également évidente: Qui a la possibilité de légiférer en l'absence des élus qui se sont retirés depuis belle lurette?

Prémisses d'une théocratie

Toutes ces questions me semblent dérisoires et insignifiantes par rapport aux conséquences que cette décision, ou circulaire, ou loi, ou appelez-la comme vous voudrez, entraînera dans son sillage et par rapport également aux pratiques liberticides que l'on craignait depuis que le parti islamiste est parvenu à détenir les rênes du pouvoir. Il s'agit des prémisses d'une théocratie qui s'installe doucement mais sûrement! Une théocratie qui ne dit pas son nom qui fera des femmes ses seules et uniques victimes!

Bientôt, nous entendrons parler de couples (dois-je dire couple, puisqu'il s'agit plutôt d'une triade) polygames. Les mariages coutumiers (ôrfi) proliféreront! Les naissances se multiplieront, les moyens contraceptifs étant considérés comme contraire à la religion! Les avortements seront interdits et même punis par la loi! Toutes les lois promulguées dans le Code du Statut Personnel et accordant aux femmes tunisiennes un statut privilégié seront graduellement abolies! En somme, tous les indicateurs d'une société en voie de développement seront des sacrilèges admis par les Seuls mécréants, et seront prohibés!

En définitive, les islamistes n'ont vraiment pas besoin d'indiquer dans la Constitution que la source législative principale est et demeurera le Coran, ou la Shariâ, puisque l'article premier suffit largement à prouver que l'Islam est la religion d'État, si bien que, dans la pratique, la Shariâ primera.