LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Sid Lakhdar Boumédiene  Headshot

Ces cousins lointans qui nous ressemblent tellement !

Publication: Mis à jour:
Imprimer

iran

Ils s'exaspèrent lorsqu'on les confond avec des arabes. A juste raison pour une civilisation trois fois millénaire. Ils utilisent l'écriture arabe mais rappellent sans cesse que c'est au service d'une vielle culture brillante et autonome. Ils prient dans la langue et le texte du Coran mais tiennent à toujours marquer leur appartenance à une autre branche du schisme. Pour ces deux grandes civilisations de l'histoire, résolument différentes, ces élections présidentielles viennent nous signifier combien, finalement, nous nous ressemblons dans nos décadences respectives.

Les élections présidentielles iraniennes qui viennent de se tenir sont un reflet douloureux qui nous est renvoyé de la situation dans les pays du Maghreb. Après l'Algérie, nous venons donc, de nouveau, d'observer un phénomène étrange qui se produit souvent dans les régimes militaires et théocratiques, soit des élections. Les démocrates n'ont aucune réponse logique à fournir car il y a là matière à désorienter la raison.

Mais essayons d'analyser le phénomène des institutions par un jeu de miroir entre la pratique institutionnelle iranienne et algérienne. Ce jeu comparatif nous permet de conclure que si les institutions et leurs mécanismes différent très sensiblement, ils restent tellement identiques quant aux objectifs. Un pied de nez à cette constance de l'histoire qui refuse le parallèle évident entre deux civilisations voisines, parfois ennemies et si souvent interpénétrées.

Le principe de la partie double

Cette vieille expression est tirée des mécanismes comptables. Elle convient parfaitement à notre propos. Pour bien comprendre l'institution du Président de la république dans la constitution islamique iranienne, il faut se référer au mécanisme du Shadow Cabinet en Grande Bretagne où à chaque poste ministériel réel correspond le pendant dans l'opposition.

La première chose simple à comprendre de ce mécanisme est que toutes les institutions sont dédoublées. L'une est la véritable détentrice du pouvoir alors que le double est une reproduction factice. Une fois qu'on a compris où est le vrai et où est le faux, la constitution est parfaitement maîtrisée.

Prenons un par un la distribution des trois pouvoirs telle qu'elle est établie dans la plupart des constitutions. La Premier réside dans le pouvoir exécutif, le plus important pour verrouiller l'ensemble. Ce que viennent d'élire les iraniens est le Président de la république qui, dans notre terminologie habituelle, représente le pouvoir exécutif suprême, issu du suffrage universel qui lui en donne la puissance.

Et c'est là où apparaît son double, le Guide suprême, l'Ayatollah. C'est en fait le chef absolu. Le Guide de la révolution est le gardien de la norme religieuse et peut destituer à tout moment le Président élu si celui-ci a des velléités d'indépendance ou s'amuse à avoir une interprétation des directives religieuses (et/ou politiques) qui feraient frissonner l'impressionnante barbe du Grand maître du pays.

En réalité, les iraniens ont élu un homme sans pouvoir, ou presque infime lorsqu'il s'agit des principaux défis de renouvellement dont a besoin ce pays. Ils ont élu la partie factice, pas le vrai détenteur des leviers fondamentaux de la liberté et de la modernité.

Et c'est ainsi également pour le pouvoir législatif iranien. Par le même effet de dédoublement, les Iraniens élisent leur représentation parlementaire puis la chambre qui élira à son tour le Guide suprême. On pourrait alors penser à une chambre haute où une chambre basse avec un suffrage direct puis un autre, indirect, en ce qui concerne l'élection du Grand guide de la révolution.

Mais pour bien comprendre la nature de ce dédoublement, il faut en passer tout d'abord par le pouvoir judiciaire que nous examinerons dans son acception la plus large. Là également, le principe de la partie double joue son rôle. Il y a la justice et la police du peuple, celles pour les divorces, les querelles de voisinage ou de commerce et il y a celle qui représente la police judiciaire du spirituel et du politique.

Ce dernier point nous éclaire sur le dédoublement des assemblées. En fait, l'essentiel de la justice et de l'appareil policier est entre les mains des "gardiens de la révolutions" qui sont en fait les "gardiens de la pensée et des bonnes mœurs". On comprend alors pourquoi en Iran, cette représentation parlementaire qui détient le pouvoir d'élire l'Ayatollah suprême, et donc de pouvoir le destituer, n'est absolument pas du ressort de la volonté ni du contrôle des électeurs.

Au final, les institutions et les pratiques iraniennes sont des copies conformes aux institutions du Maghreb et inversement. Ils sont si différents mais nous ressemblent tellement. Cette similitude que l'Histoire des peuples refuse à notre sentiment embarrassé lorsque nous nous mettons en miroir, le totalitarisme l'a réussi. Et c'est bien la seule vertu qu'on peut attribuer, hélas, à ce dernier.

Le même rêve et les mêmes distractions sont donc partagés par les deux peuples, si différents dans l'histoire, si confondus par les incultes et, finalement, si proches dans leur relation malheureuse au déclin civilisationnel. Pour rêver, les maghrébins ont eu autant d'élections que d'épisodes de Derrick. Et c'est à chaque fois la même chose, le démocrate reste sans explication face à ce rituel étrange.

Essayons de voir maintenant du côté de ce qui pourrait être positif dans l'élection d'un "modéré" à la Présidence de la république islamique.

Modéré ou conservateur, quelle différence ?

Certes, si nous sommes privés de notre liberté et emprisonnés dans une cellule pour le seul fait de nos convictions, nous aurions tendance à ressentir un peu plus de répugnance envers un geôlier qui nous torture qu'envers celui qui s'en abstient. Et pour peu qu'il nous dise "bonjour" ou nous apporte une nourriture correcte, nous serions presque enclins à ressentir une certaine empathie envers lui.

Mais les deux commettent un crime intolérable envers l'être humain, soit le priver, par la force et la terreur, de son droit fondamental. Il en est ainsi pour la liberté de penser, de circuler et ainsi de suite. Les Iraniens viennent de voter pour un Président qui les laisse rire dans la rue, surfer sur Internet et se promener en couple dans la rue. C'est certain que d'un point de vue relatif, nous avons à faire à un "modéré", dans le sens du quotidien, pas dans celui du démocrate et de l'humaniste.

En Iran, comme au Maghreb, ce ressenti est le même. Si nous prenons le cas de l'Algérie, où des élections législatives viennent de se tenir, bien entendu que les députés islamistes ne sont pas ceux qui égorgent les enfants dans les maquis. Bien entendu que les forces de sécurité militaro-policières ne sont plus tellement occupées aux besognes immondes qui ont été les leurs par le passé. Mais le démocrate ne perçoit pas de la même manière ce degré dans l'échelle de l'horreur. Dès le premier étage de la graduation, il considère que c'est l'entrée dans la barbarie. Il suffit, encore une fois, de relire le monstrueux code algérien de la famille, toujours en vigueur dans notre pays.

Les Iraniens, comme les Algériens, ont manifesté dans les rues la joie de la victoire. Ils ont eu, un moment, la griserie du bon droit de leur vote. Mais le pouvoir, le vrai, est ailleurs. Celui qui les prive des réelles libertés de penser et d'agir, dans un cadre légal normal. Le Grand guide de la révolution est toujours là, il sifflera la fin de la récréation lorsque cela lui conviendra. Certes, le grand majlis qui procède à son élection et qui peut l'écarter, possède un pouvoir aussi grand. Mais celui-là n'est pas du domaine du contrôle du peuple iranien. Pas plus que l'électeur algérien n'en aurait pour les sphères occultes du pouvoir.

L'autre Iran, l'autre Algérie !

Mais heureusement que la liberté des peuples est toujours au bout du chemin. Elle n'est certainement pas au fond d'une urne factice. Deux Algériens sur trois ne se sont d'ailleurs pas sentis concernés pour aller voter aux dernières législatives, ce qui montre bien que les esprits commencent à se désintoxiquer.

L'Iran est l'héritière d'une très grande civilisation et c'est toujours le fil qu'il faut retisser. Même avec un long passage dans le déclin, ce peuple a toujours eu des forces vives et des compétences d'un niveau remarquable, en art, en industrie comme dans tant d'autres activités créatrices et productrices. La diaspora iranienne est vaste, plutôt anglophone mais également résidente aux quatre coins du monde. Celle-ci a fait son chemin, difficilement, mais avec conviction et liberté. Elle est une force d'intelligence considérable pour l'avenir du pays, incompatible avec les forces obscures du pouvoir théocratique.

Mais c'est également à l'intérieur du pays que des forces profondes commencent à reconstruire les fondements d'une civilisation moderne, débarrassée, un jour ou l'autre, de ces monstrueux personnages à barbe. Les jeunes, particulièrement les jeunes femmes, sont déjà dans un autre monde, celui de la vie et de la liberté. Internet et la levée des sanctions internationales sonnent le glas à la barbarie moyenâgeuse qui vit ses derniers moments.

Comme tous les totalitarismes du monde, les dirigeants religieux d'Iran tentent la dernière carte, celle de la grande nation chiite. Le retour de l'Iran dans des velléités régionales est teintée de ce vieux élan nationaliste et religieux qui risque d'embraser la région, en Syrie comme au Yémen. Il est certain que la jeunesse iranienne ne suivra pas ce mouvement de folie car elle est ailleurs dans ses pensées d'avenir. Elle sait que sa grandeur est dans la reconstruction d'un Iran qui redeviendrait un exemple et non plus un repoussoir. Ils veulent vivre, s'éduquer et voyager, voilà le rêve des jeunes iraniens.

En fin de compte, comme pour les institutions, nous découvrons qu'il y a deux peuples, celui qui est prisonnier de la propagande mortifère et celui qui ne s'est jamais découragé à retrouver la civilisation des lumières. C'est décidément un trait constant que cette vie sociale et institutionnelle en double, le vrai et le factice. Et dans l'histoire, c'est toujours le premier qui porte les graines du futur.

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.