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Le développement économique est à portée de main (mais on préfère ne pas le saisir!)

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Il y a quelques jours Business et Décision organisait son évènement annuel, Pilotage et Performance. Jean Noel Tronc, président de la Sacem, intervenait par Skype devant un parterre de chef d'entreprises tunisiens sur les chiffres les plus notables des Industries Culturelles et Créatives (ICC) dans le monde.

En France, selon la dernière étude EY, les ICC représentaient, en 2011, un impact direct sur l'économie de 61,4 milliards d'euros devant, entres autres, l'industrie automobile.

Au niveau mondial, les revenus des ICC représentent 2 250 milliards de dollars, soit 3% du PIB mondial et le secteur emploie 29,5 millions de personnes (soit 1% de la population active mondiale). Les revenus mondiaux des ICC sont supérieurs aux revenus des services de télécommunications (1.570 milliards de dollars) et dépassent le PIB de l'Inde (1.900 milliards de dollars).

Or l'Afrique et le Moyen-Orient représentent seulement 3% de cette économie. 3%...

Une petite revue de presse rapide s'impose:
  • À Abidjan, Sony et Universal rivalisent pour produire les stars de la musique africaine, le Monde, le 15/05/2017
  • Afrique, Vivendi va bâtir des salles de spectacle, le Figaro Économie, 2015.
  • Une visite sur le site des salles Olympia africaine de Vivendi Universal est également conseillée pour saisir l'importance de l'enjeu qui a provoqué un tel investissement.

Les géants industriels de l'économie créative ont saisi que le contenu original produit sur notre continent valait de l'or. Que la créativité, c'est la devise d'aujourd'hui. Ils investissent dans nos ressources avant que nous ne nous soyons organisés pour les défendre et les exploiter. Les artistes, les créateurs de contenus, ne sont pas forcément les perdants de l'affaire... le potentiel de développement des industries culturelles et créatives dans nos pays, oui.

Rappelons qu'au palais des congrès, durant Tunisie 2020, il n'y avait qu'un seul stand dédié à la "culture" et qu'aucun des acteurs majeurs du secteur n'a été contacté pour participer de près ou de loin à la conception d'une offre sectorielle. Cela est représentatif de l'image que se font les investisseurs et les entrepreneurs tunisiens aujourd'hui de ce qu'est la culture.

Et pourtant, il suffirait de peu pour que, nous aussi, nous puissions développer ces industries, cette économie. Au vu du foisonnement créatif que la révolution a enclenché, il suffirait de quelques éléments de régulation, d'un appui à une fonction publique qui manque de structuration interne et qui, par crainte et manque d'imagination, impose une trop importante et trop néfaste structuration externe par le contrôle. Je peux vous assurer que nous pourrions voir un développement économique conséquent en très peu de temps si nous étions capable de nous organiser et de mettre en place une véritable politique culturelle digne de ce nom et mettant en jeu l'ensemble des outils à la disposition de notre pays.

Ces deux dernières années, le secteur culturel a connu beaucoup de changement, d'ouvertures et de transformation. Entre la structuration de fondations culturelles d'importances (qui font un travail remarquable), le développement de l'axe culture d'un grand nombre de fondation d'entreprise et la nouvelle orientation stratégique européenne mettant en avant le soutien à la Tunisie pour la réussite de sa transition démocratique, le secteur a connu en un peu moins de deux ans, plus de transformations majeures qu'en dix ans.

La nouvelle doctrine internationale qui considère la culture comme un rempart contre le terrorisme et le radicalisme a également ouvert des sources de financement d'un genre nouveaux. De l'aide bilatérale européenne qui se divise entre un jumelage entre les ministères de la culture français et belge avec le ministère des affaires culturelles tunisiens et un fond de soutien direct de plus de 4M€ dédié au renforcement direct du secteur et jusqu'à l'entrée cette année de la Tunisie dans le programme européen de la culture: Europe Créative; la Tunisie a aujourd'hui toutes les cartes en main pour réussir la transformation de son secteur culturel en de véritables industries culturelles et créatives.

Toutefois, pour y arriver, deux problèmes fondamentaux sont à attaquer de front: d'une part la collecte des droits d'auteurs. Ou, plutôt, la non collecte des droits d'auteurs. Malgré sa législation à la pointe de la question, la Tunisie ne permet pas à un artiste de recevoir ses droits d'auteurs. Le système ne fonctionne plus depuis des années et même la radio nationale et la télé nationale ne s'acquittent pas des royautés qu'elle doit. Imaginez que, dans le secteur du bâtiment, les promoteurs immobilier puissent ne pas payer les ouvriers et vendre leurs constructions. Qui pourrait imaginer que le système puisse fonctionner longtemps comme cela?

Le second problème est l'impossibilité, liée au code des changes, pour les artistes d'avoir légalement accès à la diffusion sur internet et, surtout, à la rétribution de leurs droits pour leur diffusion sur internet. Dans un monde où la transformation numérique a permis à David de remporter la victoire sur Goliath et où, grâce à internet et à l'innovation on peut résoudre des problèmes structurels qui semblaient indépassables, il est inimaginable que nos ressources premières, nos ressources nationales que sont nos créateurs de contenus soient empêchés de profiter du marché mondial et de ce que cela peut représenter comme bénéfice tant en terme d'image que de développement économique pour le pays.

À défaut d'une ouverture du code des changes qui devra bien finir par arriver, je prône, au moins, un équivalent de ce que fut la loi 72 en son temps et qui devrait s'appliquer au secteur des industries culturelles et créatives afin de booster notre économie. La Tunisie pourrait gagner tellement et pourrait devenir un véritable hub culturel Nord-Sud, Sud-Nord et Sud-Sud. Mais pour, arriver à cela, il faudrait vivre dans son époque, se décider à cesser de se payer de mots et commencer à mettre en œuvre une politique culturelle digne de ce nom.

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