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De la carte professionnelle: Pour en finir avec le soviétisme culturel

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SAD ARTIST
Urilux via Getty Images
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Le diable réside dans les détails et pourtant personne ne regarde jamais le cadre dans lequel nous évoluons, le prenant comme une donnée extérieure à nous et intouchable. C'est d'ailleurs ainsi que le camp de la tradition, de la bureaucratie et de la fermeture gagne du terrain.

Tout comme la plus grande ruse du diable est de faire croire qu'il n'existe pas, la stratégie la plus efficace consiste à définir les cadres et les structures dans lesquels le monde sera ensuite défini.

Prenons par exemple une question assez simple: comment définir un artiste professionnel ?

On pourrait croire que la réponse puisse être, assez logiquement et simplement: est un artiste professionnel, celui qui gagne sa vie en produisant de l'art.

Or, cela n'est pas aussi simple. Chez nous, un artiste professionnel est celui qui possède une carte d'artiste. Et ce n'est qu'avec ce bout de carton plastifié que l'on pourra voir inscrit sur sa carte d'identité nationale son métier d'artiste.

Sans cela, l'artiste qui ne serait pas titulaire d'une carte d'artiste ne pourra pas s'identifier aux yeux de l'administration comme un artiste professionnel. Sa carte d'identité indiquera donc "sans emploi/Journalier".

Et, comme nous vivons sous des latitudes où les frontières et les murs entre les pays sont difficilement franchissables, cela signifiera l'impossibilité d'obtenir un visa, de se déplacer dans le monde de manière à diffuser son travail artistique (et, par extension, d'étendre l'influence culturelle de sa société et de son pays).

La question est donc: comment obtenir une carte professionnelle? Il y a des critères administratifs fixés arbitrairement qui déterminent que les activités artistiques d'un citoyen relèvent d'un niveau jugé professionnel. Un dossier doit être constitué et une commission issue du ministère des affaires culturelles jugera au cas par cas les attributions des cartes professionnelles. On ne détaillera pas les conditions d'attribution extrêmement contestables de ces cartes professionnelles, ni les zones d'ombre grâce auxquelles des institutions clientélistes font leurs choux gras (à l'image de certains syndicats (autoproclamés) d'artistes).

Ajoutons qu'un grand nombre d'activités artistiques ne sont pas reconnues comme des activités artistiques et les artistes les exerçant (et en vivant) ne seront jamais reconnus en tant qu'artistes professionnels. Quelque soit par ailleurs leur renommée internationale et/ou leur capacité à accroître l'image du pays auprès d'amateur d'arts et de cultures qui sont prêt à se déplacer et à dépenser de l'argent pour voir, acheter, consommer, leurs créations.

Ainsi, la définition professionnelle d'un artiste ne dépend pas de sa capacité à vivre de son art, à produire des œuvres sur un marché ou à créer des œuvres qui s'inscrivent dans une histoire de l'art et qui touchent un public, mais, tout simplement, à répondre à des critères administratifs qui seront validés par des commissions ministérielles opaques.

Voilà ce qu'est un artiste professionnel en Tunisie en 2017. Une sorte de fonctionnaire de la culture capable de produire un dossier administratif et de comprendre les jeux politiques qui lui permettront d'obtenir sa carte... comme autrefois on obtenait sa carte du parti...

Il serait tellement plus simple de reconnaitre légalement un statut aux artistes, sans passer par ces questions de cartes d'un autre temps. De donner accès à la Sécurité Sociale aux artistes et aux travailleurs de l'art qui cotisent pourtant comme tous les autres travailleurs. De considérer qu'est un artiste professionnel celui dont les revenus sont issus de ses activités artistiques. De penser des mécanismes fiscaux et de comptabilité générale qui tiennent compte de la spécificité du marché de l'art et de la culture. De mettre enfin en avant le potentiel économique de ce secteur... Mais, évidemment, cela signifierait accorder de l'indépendance et de l'autonomie aux champs culturel et artistique. Et cette autonomie de la créativité implique de la part de certaines parties prenantes une perte de pouvoir, d'autorité et de contrôle...

Or notre société est le champ de bataille d'une guerre impitoyable qui voit s'affronter deux visions du monde radicalement opposées.

D'un côté se trouvent les partisans d'un monde ouvert, multiculturel, tourné vers l'innovation et la conquête des frontières. On pourrait appeler ce camp celui des prométhéens, du nom de ce Titan qui osa défier Zeus et qui donna le feu (l'ingéniosité) aux hommes.

En face, les zélotes des frontières, du contrôle, de l'autorité, de la crainte de l'autre et de la tradition qui écrase l'homme et le réduit à une essence définie une fois pour toute (et qui devrait être toujours prête à s'enflammer pour la défense de ces identités figées dans le sang). Ce camps est celui du cerveau reptilien dont la devise est à jamais et pour toujours: "Tout est vrai, rien n'est permis."

Tout évènement, tout débat, tout sujet d'actualité fini par voir s'opposer ces deux conceptions de la réalité humaine. Et la culture, ce champ spécifique de l'activité humaine qui construit et détermine les représentations du monde dans les consciences humaines, est évidemment le théâtre des opérations le plus brûlant de cette guerre. La libération de son potentiel économique sera probablement l'enjeu majeur des années à venir.

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