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Spéculations sur les dessous d'une rencontre parisienne: Les paris sont ouverts à Tunis!

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On aura tout entendu sur cette fameuse rencontre "secrète" de Paris qui ne l'est plus. Sauf pour ce qui s'y est dit! Et c'est bien là le principal. C'est alors que chacun s'adonne aux spéculations les plus folles sur l'avenir de la Tunisie, qui ne dépendrait plus que des deux vieux chefs rivaux qui en rythment désormais la vie politique.

Rivaux? Certains vont bien vite en besogne pour dire que le temps de la rivalité est révolu, s'arrêtant aux paroles déroutantes du vieux chef islamiste dédiabolisant contre toute attente son alter-égo bourguibiste et son parti, contre lesquels il avait excité ses troupes durant des mois. Et il devrait maintenant être cru sur parole, comme si les choses pouvaient changer si vite et qu'il nous avait habitués à convertir illico ses promesses en actes, comme hier sur la charia dans la Constitution ou aujourd'hui sur le plan de sortie de crise de l'UGTT.

"Yalta" du pouvoir?

Trêve de plaisanteries, restons sérieux et réalistes sans s'arrêter à des apparences qui ont bien souvent trompé ceux qui les prenaient pour des évidences sans en rechercher le sens caché. Mais, comme en mathématiques, à défaut de pouvoir convaincre de l'inexistence de ce pacte, la démonstration par l'absurde reste le moyen d'évacuer les doutes sur son possible contenu.

Ainsi, certains affirment mordicus que cette rencontre scellerait une sorte de "Yalta" du pouvoir en Tunisie, à travers lequel les ennemis d'hier, Nida Tounès et Ennahdha, qui seraient à la Tunisie ce qu'est à l'Europe le fameux "axe franco-allemand", s'apprêteraient à gouverner ensemble et à passer une sorte de pacte assurant aux uns et aux autres des positions stratégiques dans l'appareil d'Etat et, pire encore, une immunité judiciaire!

Concrètement, cela supposerait ni plus ni moins que Nida Tounès abandonne dès aujourd'hui ses alliés de l'Union pour la Tunisie (UPT) et du Front populaire (FP), ainsi que la nouvelle alliance de l'opposition conclue au sein du Front du Salut National (FSN). Or, l'évidence est que tout semble démentir une telle hypothèse, à commencer par l'attitude du principal dirigeant du FP, M. Hamma Hammami, réaffirmant après cette rencontre de Paris sa totale confiance en M. Béji Caïd Essebsi et confirmant l'unité du FSN dans la crise actuelle. Première évidence qui s'impose donc: Rien n'indique sérieusement un lâchage par Nida Tounès de ses alliés au profit d'Ennahdha, à un moment où l'union de l'opposition peut apparaître comme la carte gagnante des prochaines élections, comme l'indiquent les sondages. Et, dans le camp d'en face, pour la première fois, les caciques d'Ennahdha se déchirent sur l'attitude du vieux chef par rapport à l'éternel rival. Et donc?

Justice tranchera

Certains vont aussi se demander si ce "pacte secret" ne viserait pas à garantir que ne soient pas jugés ceux qui, au gouvernement, auraient fait preuve d'une passivité coupable face à des groupes comme Ansar al Charia, désormais qualifiés de terroristes et fortement soupçonnés d'être impliqués dans les assassinats de Chokri Bélaïd et Mohamed Brahmi, face aux tueurs de Lotfi Nagedh, ou encore face à ceux ayant donné l'ordre de tirer à la chevrotine sur les manifestants de Siliana. Cela supposerait encore un engagement de Nida Tounès à bloquer les plaintes déposées devant la justice par les victimes de ces actes et leurs familles. Impensable, surtout lorsqu'une partie de la société civile acquise à l'opposition fait de l'indépendance de la justice et de la lutte contre l'impunité un point non négociable de son soutien. N'oublions pas non plus que l'engagement de bien des militants et sympathisants de Nida Tounès est avant tout motivé par la volonté d'écarter Ennahdha du pouvoir et n'accepteraient pas que ses dirigeants s'en sortent à si bon compte. Donc, même si la justice n'a heureusement aucunement vocation à devenir un outil de revanche d'un camp contre l'autre, il va sans dire que ceux qui ont commis des fautes (et seulement ceux-là!) devront être jugés avec la garantie de se défendre.

Mais il y aussi les propositions de celui qui se rêve en Berlusconi tunisien, le très controversé Slim Riahi, magnat des affaires, du foot-business et des médias, qui s'était réservé une place de choix sur la photo de Paris... Car celui-ci jette un sacré doute en proposant que, pour la fin de la période transitoire, dont il ne précise pas la durée, le vieux chef destourien se retrouve à la présidence de la République, qu'une personnalité indépendante dirige le gouvernement et que l'ANC demeure, mais présidée par Ennahdha... L'opposition, l'UGTT, l'UTICA, la LTDH, l'Ordre des avocats, seraient donc appelés à se déjuger en renonçant à la date butoir du 23 octobre 2013 pour la fin des travaux de l'ANC et à sacrifier, au profit d'Ennahdha, son actuel président M. Mustapha Ben Jâafar, lequel a pourtant fait preuve d'un réel courage en suspendant les travaux de l'ANC après l'assassinat de Mohamed Brahmi, le retrait des élus de l'opposition et l'ampleur de la mobilisation populaire, s'attirant au passage les foudres d'Ennahdha!

Difficilement imaginable, surtout que l'intérêt national ne commande en rien un renoncement qui ne servirait que les seuls intérêts d'Ennahdha, avec laquelle M. Riahi n'a jamais démenti sa proximité, tout comme une présidence provisoire "laissée" à M. Caïd Essebsi, qui renoncerait par là-même à être candidat de Nida Tounès aux élections présidentielles au suffrage universel direct après l'adoption de la Constitution. Exit le candidat le plus dangereux pour Ennahdha! Ce serait à se demander pourquoi ont été déployés tant d'efforts pour imposer l'abandon de la loi dite d'immunisation de la Révolution et l'âge limite de candidature à 75 ans visant à barrer la route de la présidentielle pour l'avenir à M. Caïd Essebsi, puisqu'aucun article de la loi d'organisation provisoire des pouvoirs publics (OPP, "petite constitution") n'empêche sa candidature à la présidence provisoire? Tout ça pour ça, donc! A chacun d'en juger par lui-même...

Perspectives électorales

Enfin, malgré toutes ces contradictions, certains imaginent que ce pacte secret porterait le projet d'une future coalition gouvernementale contre-nature entre Nida Tounès et Ennahdha. Mais rassurez-nous, personne n'avance à ce jour l'hypothèse de listes communes. On respire!

Donc, la compétition aura bien lieu lors des élections et chacun fera tout pour faire la différence et devancer son adversaire. De même que chacun se réjouira du bon score de ses alliés qui pourraient lui apporter un appoint non négligeable. Car si Ennahdha ne dispose plus d'alliés solides à ce jour, Nida Tounès compte beaucoup sur un bon score du Front populaire pour remporter la partie. Mais n'oublions pas que les élections législatives auront sans doute lieu au scrutin proportionnel aux plus forts restes comme le 23 octobre 2013 avec quelques aménagements. Et c'est en l'absence de majorité claire que la question d'une telle alliance se poserait. Resterait à en déterminer les termes, surtout entre des partenaires entre lesquels règnent la plus grande suspicion, voire une forte répulsion, et pas la moindre confiance. Car si une telle union contre-nature n'est aucunement adaptée à la fin de la période transitoire, pour laquelle un gouvernement dépolitisé reste la meilleure solution, elle pourrait, après les élections, avoir l'avantage d'assurer une stabilité au pays afin de retrouver la confiance au plan national et international. Et pour ceux qui seraient arrivés en tête aux élections, cette formule éviterait paradoxalement de faire le "cadeau" au perdant de se voir relégué dans l'opposition et de s'y refaire une santé sur le dos de la probable impopularité du pouvoir...

Enfin, l'histoire démontre surtout que ces coalitions contre-nature tournent toujours à l'avantage de celui qui est arrivé en tête, à l'image de la déroute du SPD en Allemagne après sa coalition avec une CDU dominante ou des Libéraux Démocrates en Angleterre devancés par les Conservateurs. Et la Tunisie de l'après 23 octobre 2011 n'a pas échappé à la règle!

Conclusion: Loin d'un accord pré-électoral Nida Tounès/Ennahdha, la lutte mérite d'être âpre aux prochaines élections présidentielles et législatives, où le vainqueur, en fonction de l'ampleur de sa victoire, risque fort d'être le maître du jeu pour les années à venir.