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Chahid Mohamed Brahmi, les balles ne tueront jamais l'espoir que tu as fait naître!

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C'était une journée ensoleillée, comme l'a été celle de son enterrement au carré des martyrs au cimetière du Jallez, aux côtés de Chokri Bélaïd, Dieu ait leur âme. C'était le jour de notre première rencontre, un matin de novembre 2011, alors que l'ANC n'avait pas encore commencé à siéger et qu'une dizaine de nouveaux élus avaient été réunis pour un documentaire.

J'étais persuadé que ce jour-là resterait le plus marquant de notre relation tant je me rappelle encore notre discussion, comme si c'était hier. Mais je ne pouvais pas me douter que j'avais devant moi l'homme qui, vingt mois plus tard, serait assassiné le jour de la fête de la République...

Ce jour-là, l'équipe de réalisation du film avait pris le soin de sélectionner des élus de profils différents, et c'est comme ça que nous nous sommes retrouvés, Mohamed Brahmi et moi, côte à côte pour la première fois. Lui, le nationaliste arabe nassérien de Sidi Bouzid, épicentre de la Révolution, et moi, le social-démocrate revenu de France après mon élection, vingt-deux ans après être parti pour mes études supérieures. Nous représentions en quelque sorte deux Tunisiens qui ne demandaient qu'à se connaître et à s'unir pour faire vivre l'espoir qu'avait fait naître la Révolution.

C'est à la pause café que nous avons pu discuter pour la première fois. Je me suis alors dirigé vers cet élu de Sidi Bouzid avec bien des questions à lui poser, moi qui redécouvrais mon pays qui avait tant changé. Après nous être présentés et avoir évoqué le déclenchement de la Révolution, nous en sommes venus à parler d'identité politique, et une de mes premières impulsions a été de lui demander: "Vous êtes nationaliste arabe nassérien et donc socialiste? Mais, moi-même, qui suis de gauche, j'ai l'impression qu'on ne peut plus se dire socialiste en Tunisie, tant les islamistes ont faussement identifié la gauche à l'athéisme.". Sa réponse fut: "Eh bien, non, ce n'est que de l'escroquerie intellectuelle des commerçants de la religion car, moi, je suis hadj et socialiste et je le dis!".

J'étais impressionné. Avec ces quelques mots, Mohamed Brahmi m'avait donné une leçon de politique et d'espoir pour mener ce combat qui paraissait si inégal face au rouleau compresseur d'Ennahdha, laquelle excellait dans l'instrumentalisation de la religion pour mettre KO ses adversaires. Lorsque j'ai parlé de cet épisode à sa veuve, cette femme remarquable qu'est Madame M'barka Aouaïni, dont j'ai fait la connaissance, avec ses enfants, le lendemain de l'assassinat de son mari, elle y a tout de suite reconnu ses propos, elle qui croyait aussi fort que lui en la compatibilité de l'Islam et de l'idéal de justice et de liberté incarné par le socialisme, contrairement à la division artificielle que d'autres s'employaient à créer pour agiter les peurs à des fins électorales. Elle m'a aussi parlé de son engagement en faveur du sursaut et de l'unité de la Nation Arabe, auquel il a cru jusqu'à son dernier souffle.

Oui, jusqu'à son dernier souffle et malgré le fait que cet idéal semblait s'éloigner dans la période incertaine et tragique que traversaient la Tunisie et le monde arabo-musulman... Car Mohamed Brahmi était un homme d'une ténacité sans pareil, comme il l'a démontré lors de sa grève de la faim engagée avec notre ami Ahmed Khaskhoussi, également député de Sidi-Bouzid et secrétaire général du Mouvement des Démocrates Socialistes, pour protester contre l'arrestation de manifestants lors d'un mouvement de révolte, faute d'avoir pu se faire entendre autrement par ceux qui avaient gagné les élections du 23 octobre 2011. Ces vainqueurs d'un jour en ont voulu à ces deux hommes qui menaçaient déjà de démissionner de cette ANC déconsidérée aux yeux du peuple. Mais leur ténacité leur a fait obtenir gain de cause avec la libération des manifestants! Mohamed Brahmi a alors prononcé un discours mémorable en séance plénière, fort applaudi sur les bancs de l'opposition, dans lequel il a notamment rappelé que le mépris ne suffisait pas à faire taire ceux que l'ont qualifiait de "zéros virgules" ("sfer facel") dès lors qu'ils avaient la volonté de se battre, mais que l'Histoire retiendrait surtout la responsabilité écrasante des "quatre-vingt-dix-neuf virgule" ("tessâa oua tessîin facel") dans le gouffre sans fond dans lequel ils avaient entraîné la Tunisie.

Encore une belle leçon de politique et d'espoir que tu nous as léguée, irremplaçable Mohamed, paix à ton âme, notre martyr, notre ami, notre frère à jamais!