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Pourquoi je suis très fier de l'Allemagne depuis l'attentat de Berlin

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BERLIN
Christian Mang / Reuters
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Sans faire de patriotisme, il y a aujourd'hui des raisons d'être fier de l'Allemagne.

Je parle de ce que la grande majorité des gens qui vivent en Allemagne ont accompli depuis lundi, qu'ils soient Allemands "de souche", immigrants, musulmans, chrétiens, végans ou amateurs de boudin.

Ce pays n'a, pour l'instant, pas sombré dans la panique. Beaucoup de gens ont préféré attendre des informations vérifiées pour juger de ce qui s'était vraiment passé sur le Marché de Noël de l'Église du Souvenir de l'Empereur Guillaume, à Berlin.

La retenue était de rigueur

Il est désormais très probable qu'il s'agisse bien d'un attentat. Mais, même si l'EI a entre-temps revendiqué les faits, tant que l'on n'aura pas capturé le ou les coupables, on ne sera entièrement sûr de rien.

Les médias traditionnels ont couvert les faits en faisant preuve de retenue. Même la plupart des politiciens ne se sont exprimés que de façon très réfléchie, à l'instar de la chancelière, Angela Merkel.

Seuls l'AfD et la CSU n'ont pas pu se retenir

Encore une fois, l'AfD (Alternative für Deutschland) et la CSU (Christlich-Soziale Union) se sont tristement distingués.

Mais, comme chacun sait, la "rupture des tabous" fait partie du fonds de commerce de l'AfD. De son côté, Horst Seehofer, le président de la CSU, se jette avidement, depuis trois ans, sur chaque petit appât que lui tendent ses adversaires de l'AfD.

Ces deux partis ne représentent pas la majorité mais bien une minorité radicale, que l'on voit et dont on parle beaucoup trop à notre goût. Nous préférons donc plutôt évoquer la grande majorité des Allemands qui s'est comportée décemment ces jours-ci.

Pendant les longues heures d'incertitude, cette Allemagne de la décence a été mise à rude épreuve. Il convient cependant de ne pas tirer de conclusions trop rapides, de ne pas juger à l'emporte-pièce, de ne pas assimiler certains groupes à la violence.

Jusqu'à présent, cette démocratie fonctionne plutôt bien. Elle a les moyens de se défendre contre les attaques qui menacent ses valeurs libérales communes - pas seulement celles des islamistes meurtriers, présumés ou probables, mais aussi celles des groupes ou individus qui veulent profiter de ces événements pour se bâtir un petit capital politique.

L'Allemagne a l'expérience de ce genre de défis. "L'Automne allemand" n'a même pas 40 ans. Cet affrontement entre l'État et les terroristes avait atteint son paroxysme le 5 septembre 1977, avec l'enlèvement de l'industriel Hanns Martin Schleyer et le meurtre de ses trois gardes du corps par la Fraction Armée Rouge.

Le chancelier de l'époque, Helmut Schmidt, s'était révélé être un immense dirigeant de temps de crise.

Le terrorisme n'a que l'importance que l'on veut bien lui accorder

À l'occasion d'un discours prononcé à la télévision, il avait clairement fait comprendre que l'Allemagne ne céderait au chantage, tout en exhortant ses concitoyens au calme. Ses paroles restent d'actualité:

"Nous ne ressentons pas uniquement une immense tristesse devant les morts mais aussi de la colère envers la brutalité dont les terroristes ont fait preuve dans leur folie criminelle. C'est notre État démocratique qu'ils veulent déstabiliser, c'est notre confiance dans cet État qu'ils veulent miner."

Il avait ensuite présenté les milieux radicaux de l'époque, les sympathisants de la Fraction Armée Rouge et ses objectifs, et pris l'engagement très clair de déployer avec toute la rigueur nécessaire l'ensemble des moyens de l'État pour capturer les coupables. Enfin, il s'était adressé directement aux criminels en fuite.

"Alors que je m'exprime en ces lieux, je suis certain que les coupables m'écoutent également. Il se peut même qu'ils savourent en ce moment un sentiment de triomphe. Mais qu'ils ne s'y trompent point. Le terrorisme n'a aucune chance dans la durée. Car contre lui, ce n'est pas seulement toute la volonté des organes de l'État qui se dresse, mais la volonté de tout un peuple. C'est pourquoi, en dépit de notre colère, chacun doit garder la tête froide."

Ces paroles résonnent aujourd'hui avec d'autant plus de justesse qu'elles contiennent la formule grâce à laquelle l'Allemagne a pu triompher des épreuves du printemps 1977: le terrorisme n'a que l'importance que l'on veut bien lui accorder.

L'identité ou la nature de ceux qui ont commis cet attentat ne sont pas encore tout à fait certaines. Mais, déjà, les apparences et quelques soupçons de preuve suffisent à certains Allemands pour exsuder leurs fantasmes de meurtre et de vengeance.

Cela aussi, du reste, nous l'avons connu dans les années 1970: des citoyens apparemment irréprochables qui voulaient que l'on "profite du fait que les membres de la Fraction Armée Rouge et leurs sympathisants sont en fuite pour les abattre" - un appel à peine déguisé à la peine de mort -, revendication qui, à l'époque, n'était pas encore redevenue convenable.

Quand on revoit aujourd'hui ces gens s'exprimer dans les documentaires, ils ont l'air drôles malgré eux. Ce qu'ils disent semble tellement anachronique et archaïque! Presque primitif. La victoire sur le terrorisme, remportée par la réaffirmation confiante de nos valeurs, a sonné le début de la fin pour ce genre de réflexions qui résonnaient encore des échos du Troisième Reich, avec des termes comme "camps de travail" ou même "peine de mort".

Si l'attentat de l'Église du Souvenir est réellement un acte de terrorisme -et nous devons, à l'heure actuelle, partir du principe que c'est le bien cas- alors ces heures sombres constituent également, aussi tragiques soient-elle, une chance pour l'Allemagne.

Mercredi, l'AfD et la Neue Rechte (le parti de la "Nouvelle Droite") se sont réuni devant la Chancellerie fédérale. Il revient à la majorité démocratique de notre société de décider d'elle-même si les campagnes de dénigrement contre les étrangers et les attaques continuelles contre la démocratie libérale ont une chance de l'emporter. Ou si nous pourrons peut-être, un jour, nous moquer de nos actuels tribuns de l'extrême-droite.

Cet article, publié à l'origine sur le Huffington Post allemand, a été traduit par Uta Becker pour Fast for Word.

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