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Harcèlement sexuel: Je regrette mon silence

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SEXUAL HARASSMENT
energyy via Getty Images
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J'avais 16 ans quand j'ai gagné mon premier petit combat et réalisé mon rêve de passer à la section technique. J'imagine qu'en lisant ces lignes, vous ne comprenez pas où est le combat dans tout ça? Sauf qu'en 1995 une fille qui souhaite étudier au sein de la section technique c'était juste inimaginable, car à force de nous répéter que c'est une branche difficile, virile et masculine, les filles s'abstenaient de s'y inscrire tout simplement.

Je souhaitais tellement rejoindre cette section que ça ne m'importait pas si dans mon lycée on ne l'enseignait pas. J'ai donc du en changer.

Devoir changer d'établissement, prendre un bus pour aller vers une autre ville après un long trajet... Ce n'étaient que des détails pour moi! Heureusement que mon professeur de l'époque a cru en moi et m'a appuyé. Les dessins techniques, l'électricité, tout était passionnant et logique et je ne me voyais pas faire autre chose.

Le résultat du conseil de classe pour mon orientation est arrivé et j'ai obtenu ce que je désirais. J'étais la seule fille du lycée et même de la ville à y être, j'étais très fière! Mon père n'a pas caché son agacement et son mécontentement face à ce choix et mes amis semblaient sceptiques.

Premier jour de classe -on y est- au lycée technique de l'Ariana, actuellement Lycée Hannibal. Un lycée mythique et une légende qui a vu passer les plus grands ingénieurs du pays. Avec plein d'enthousiasme et de bonne volonté, je découvrais que nous n'étions que 5 filles dans une classe de 40 et que l'année précédente en 1996 elles n'étaient que trois.

Seul nuage à l'horizon, les professeurs, de mécanique surtout, ne partageaient pas notre enthousiasme. Dès le premier jour ils ne ressentaient aucune gêne pour nous témoigner leur mécontentement de voir des filles dans leurs classes: "Qu'est ce que vous faites ici?", nous interrogea un jour un des plus anciens professeurs . "Ce n'est pas une section pour vous, pourquoi ne pas avoir fait économie-gestion c'est mieux pour les filles; et si vous teniez à une section scientifique, les sciences naturelles c'est très bien pour vous...", ou bien encore : "une fille devant une machine à tour ou une fraiseuse et puis quoi encore? Il faut que vous soyez deux dessus pour y arriver! C'est n'importe quoi!".

Mais nous avons eu droit à plus absurde encore: "je vous préviens, dans mes cours je dis des gros mots. Filles ou pas ça se passe comme ça, ne venez pas pleurnicher après!". "Pourquoi vouloir apprendre la mécanique? C'est pour mieux vous coiffer le matin?" (Rire)...

Nous savions bien que ce ne serait pas facile de s'y faire une place, seulement au bout d'un moment les mots se sont rapidement transformés en discrimination.

Tout était une occasion pour nous rabaisser et montrer que nous n'avions pas notre place.

Si l'une d'entre nous avait le malheur de poser une question, ça se transformait vite en une occasion pour la ridiculiser en faisant des blagues sexistes, et ce même si un garçon posait la même question tout juste après: "Tu n'as pas compris? C'est normal ma chère. Si tu passais moins de temps à te maquiller, t'aurais peut-être compris!".

Et au milieu de tant de testostérone, les railleries et les moqueries semblaient naturelles et ça ne dérangeait personne.
Nous mettre à l'écart pour mieux nous contrôler était la première étape du harcèlement. D'ailleurs, les démonstrations des différents axes dans l'espace (Abscisses, ordonnées) ne se faisaient qu'avec le corps d'une fille. "Donne ton bras chérie! Voilà où se situe l'axe x et l'axe y".

Et c'était parti pour une démonstration très pratique avec M. K! Il tord le bras à droite, à gauche, lui tient le coude, donne un petit coup sur les hanches, il la secoue de partout... Plus la jeune fille est mal à l'aise plus il s'amuse à en rajouter pour faire rire la classe. "Vous n'avez pas compris la rotation dans l'axe z? Tiens voici la tête de votre camarade par exemple!" ... et on est toutes passées par là sans dire un mot.

Mais tout ça, c'est de l'harcèlement "doux" car ce qui était moins marrant pour nous c'était les travaux pratiques, où on était divisés en petits groupes, une classe plus allégée dans de grands labos et chacun seul dans un coin devant une machine, une occasion idéale où on se retrouve isolées, des proies faciles.

M. C dans l'autre groupe n'était pas mieux. Il n'hésitait pas à se coller derrière toi pour vérifier l'avancement de tes travaux, sa main passait sur l'épaule avec insistance, et pour te corriger une faute il se penchait carrément sur toi et te tenait par le cou avec l'autre main pour t'empêcher de bouger et éviter de retrouver sa bouche à 5 cm de toi.

Les caresses sur les épaules, tu as beau essayer d'éviter mais rien à faire car si t'essayes de te débattre; il te sort cette fameuse phrase: "qu'est ce que tu as? T'es pas concentrée avec moi!". Le truc préféré de ce prof était de venir t'aider pendant tes manœuvres.

C'est là qu'il te propose une démonstration et pour ça il t'ordonne de garder les mains sur les manettes pour venir poser les siennes dessus et pendant chaque mouvement il profite pour que son coude frotte ta poitrine. Et il repart avec son sourire mesquin en te laissant avec ton visage pâle; et bien sûr tu n'as rien pu suivre et comprendre car tu as passé ton temps à penser à cette situation gênante et comment te sortir de là.

Nous avions vite compris qu'il fallait faire attention à l'endroit où s'asseoir en classe et où est ce qu'il fallait se placer: jamais dans les extrémités, surtout pas le premier rang et encore moins le dernier. En effet, lors d'un cours, l'autre professeur de mécanique M. K, n'avait pas hésité à profiter d'une amie assise au dernier rang pour venir derrière elle, passer sa main sur son dos jusqu'à trouver l'élastique de son soutien gorge et l'étirer au maximum puis le relâcher. La pauvre, elle a serré les dents tout simplement et a souffert en silence, mais lui ça l'a fait sourire, ça l'avait amusé.

Les cours s'étaient transformés en cauchemars, faits de peurs et d'angoisses car on ne savait pas à qui sera le tour le lendemain. Nous n'en parlions pas entre nous, c'était un sujet tabou. Les rares fois où l'une de nous osait aborder ces situations, les discours fatalistes faisaient surface: "Ce sont des vieux pervers, c'est comme ça!". Il y a la honte et le malaise qui nous submerge et on se rassure en se disant "qu'il n'y a rien de grave. C'est rien, il n'y a pas mort d'homme!".

Personnellement mes notes ont vite baissé et je n'aimais plus cette matière. Je commençais à regretter mon choix.

Jusqu'au jour où pendant un examen de travaux pratiques, alors que j'étais comme tous le reste des élèves concentrée sur ma feuille, M. C passe derrière moi et me tape sur les fesses tellement fort que j'ai sursauté de mon tabouret. J'ai eu le courage de crier spontanément "Ça ne va pas? Qu'est ce que vous avez?", deux autres camarades qui n'étaient pas loin se sont retournées pour voir la scène, il leur a ordonné de retourner à leurs feuilles d'examen. Entre temps, il avait perdu son sourire. Surpris de ma réaction, il s'est ressaisi et m'a répondu calmement "Assis toi! C'est rien, je rigole avec toi!".

J'ai pris mon courage à deux main et je lui ai alors rétorqué "On ne rigole pas de cette façon". Il y a eu un moment de silence, puis il m'a fusillé du regard, un regard qui laissait entendre que je l'avais déçu.

Il m'a ordonné de m'asseoir et il a continué sa ronde sans faire attention à moi, encore debout les yeux tous rouges.
À tous les machistes qui liront ces lignes en voulant justifier les gestes de l'agresseur par le fait que j'étais indubitablement habillée d'une façon provocante... Sachez que pendant les travaux pratiques, nous portions des blouses blanches boutonnées et la mienne m'arrivait jusqu'aux genoux.

À cet instant, trois options s'offraient à moi: soit je quitte la salle sans finir l'examen, et donc récolter un zéro en assumant toutes les conséquences sur ma moyenne déjà fragile, soit je pouvais établir un rapport à l'administration qui me changera de classe, là où l'autre professeur de mécanique n'est de toute façon pas mieux. Ou encore, je pouvais ravaler mon honneur et me contenter de cette petite victoire de l'avoir déstabilisé quelques secondes et gâché sa bonne humeur.

J'avais rapidement opté pour cette troisième option, elle me semblait plus raisonnable mais je n'étais pas fière de moi. Je l'ai regretté et je continue encore à le regretter plus de 20 ans après. Cette scène est restée dans ma tête preuve qu'on n'oublie pas les humiliations et souvent je me dis que j'aurais du choisir la première option.

Ma seule consolation est que depuis cette scène, il ne m'a plus adressé la parole en classe. Il a évité mon regard et j'ai eu la paix jusqu'à la fin de l'année, et ce même si mes notes ont périclité. Peu importe, j'avais la paix!

Pourquoi nous n'avions rien dit à l'époque? Je ne sais pas! Peut être parce que nous étions jeunes et le contexte de l'époque, la pression sous laquelle nous nous trouvions et le fait que dès le départ on nous avait fait sentir que nous n'étions pas légitimes dans ces cours. Cela a certainement dû psychologiquement nous empêcher de prendre notre courage à deux mains et d'aller nous plaindre.

Cette expérience a sans nul doute forgé mon caractère. Depuis, je ne me suis plus jamais laissée faire, en classe ou ailleurs, un geste déplacé équivaut à une réaction immédiate.

La dernière année au lycée, l'année du baccalauréat, j'ai réussi à faire abstraction de tout. J'avais surtout pu me prouver à moi même que j'avais toute ma place et que si j'étais là dans cette section, ce n'était pas dû à un hasard.

Ma plus grande fierté, c'est que malgré tout j'y ai passé mes plus belles années scolaires, avec la meilleure moyenne de toutes les classes techniques confondues. Voir la mention "premier" dans mon dernier bulletin de note est le sentiment le plus intense que j'avais ressenti à cette époque.

Oui; ils n'ont pas réussi à saper ma volonté et ma confiance en ce que j'aime le plus, et surtout ne pas avoir honte d'être une fille.

Je ne peux pas donner de noms car je n'ai aucune preuve physique ou matérielle à mon témoignage, ces profs n'exercent plus heureusement mais si je le fais maintenant c'est parce que je sais que ce genre d'harcèlement sexuel existe partout et dans différents milieux. J'espère juste que les femmes ou les jeunes filles qui liront ce témoignage auront le courage de dire Non, de ne pas continuer à subir et à être des victimes, en leur faisant croire que c'est ce qu'elles méritent car elles sont des moins que rien, des êtres qu'on peut humilier pour mieux les dominer. La plus grande humiliation est de se taire!

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