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Nice et Munich: Deux communications de crise aux antipodes

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Le 14 juillet 2016, vers 23H20, les Niçois, massés sur la célèbre promenade des anglais, venaient seulement de finir d'admirer le feu d'artifice. Quelques minutes plus tard, alors qu'ils se dispersaient, la situation tourne au cauchemar. Un camion blanc d'1,9 tonne contourne la barrière de protection et fonce dans la foule fauchant sur son passage hommes, femmes et enfants. Bilan: 84 morts et plus de 74 blessés.

La "Prom", comme disent les Niçois, est jonchée de corps ensanglantés et inanimés. Christian Estrosi, premier adjoint LR au maire de Nice et président de la région PACA, qui apprend la nouvelle, réagit tête baissée dans les minutes qui suivent et accuse le ministère de l'Intérieur de manquements graves en termes de dispositif de sécurité. La riposte de la police nationale ne tarde pas à venir: "Monsieur Estrosi était au courant du plan de sécurité préparé pour les festivités du 14 juillet. Il aurait pu le contester". Réponse de Christian Estrosi: "C'est un mensonge d'état".

Eric Ciotti, député LR, lui emboîte le pas et accuse à son tour la police nationale de n'avoir pas prévu suffisamment d'effectifs pour assurer la sécurité des Niçois. Alain Juppé, Henri Guéno, Bruno Le Maire, ... tous en course pour les primaires à l'élection présidentielle de 2017, passent à l'offensive et chacun y va de sa déclaration et de ses tweets, plus virulents les uns que les autres.

En colère, Henri Guénot, ancien conseiller politique de Nicolas Sarkozy et candidat aux primaires de droite, plaide, sur RTL, pour l'utilisation des armes de guerre: "il suffit de mettre un militaire avec un lance-roquettes à l'entrée de la promenade des Anglais et il arrêtera un camion de 15 tonnes". Bref, la guerre des postures est déclarée.

Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur, et Manuel Valls crient alors à la surenchère et à la récupération politicienne. Dans leur communication de crise, ils sont sur la défensive et cherchent désespérément à justifier leur bilan en matière de sécurité depuis l'attentat du 13 novembre 2015 à Paris. Le Premier ministre français, qui se rend trois jours plus tard sur le lieu du drame pour une minute de silence, à la mémoire des victimes, se fait copieusement huer et des appels à la démission sont lancés par une partie de la foule niçoise.

Nicolas Sarkozy, quant à lui, s'est précipité dès le 15 juillet sur le plateau de télévision de France 2 pour dénoncer les manquements de ministère de l'Intérieur et du gouvernement Valls et formule une série de propositions martiales parmi lesquelles la rétention de tous les suspects fichés S.
"Les dés sont jetés. La campagne pour les primaires à droite est lancée", analyse Bruno Jeudy, rédacteur en chef Politique et Economie à Paris Match, invité sur le plateau de télévision d'I-télé.

Marine Le Pen appelle solennellement à la démission de Bernard Cazeneuve. Et Laurent Wauquiez interpelle Manuel Valls à l'Assemblée Nationale, ce dernier lui reprochant, sur un ton très offensif, son opportunisme en guise de riposte.

Gilles Kepel, spécialiste français du djihadisme et de l'Islam contemporain, dénonce dès le lendemain de l'attentat épouvantable de Nice, sur France Inter, une "classe politicienne nulle" et les réponses apportées ou suggérées par celle-ci face à la tragédie terroriste. Son verdict est sans appel: "débat minable, pas du tout à la hauteur du défi. Notre classe politicienne est nulle face à cela, elle donne le sentiment de courir derrière l'événement, d'être intéressée surtout par ses chamailleries".

La communication de crise qui a suivi l'attentat de Nice, a ainsi été houleuse et plutôt chaotique, l'opposition de droite et d'extrême droite s'étant largement engouffrée dans la brèche d'un dispositif de sécurité insuffisant et le gouvernement, mal préparé à cette offensive, s'étant largement fourvoyé dans des arguments peu convaincants.

Pour leur part, les médias français se sont précipités pour répéter en boucle, dès Jeudi 15 Juillet, la nationalité tunisienne de l'auteur du massacre, un certain Mohamed Lahouej Bouhlel, son allégeance récente à Daech (Daech qui a d'ailleurs revendiqué son acte), sa dépression, jusqu'à sa bisexualité; ajoutant ainsi à la confusion et au climat de peur.

Certains chroniqueurs, parmi les plus en vue en France, comme Joseph Macé-Scaron, directeur de publication de Marianne, s'indignent sur leur compte Facebook, non sans tenter d'influencer l'opinion publique:

Le 22 juillet 2016, huit jours seulement après l'épouvantable attentat de la promenade des Anglais à Nice, une nouvelle tragédie éclate à Munich, en Allemagne. Un jeune homme âgé de 18 ans, David Ali Sonbouly, germano-iranien, ouvre le feu sur des innocents dans un restaurant Mac Donald à Munich. Bilan: 9 morts et 16 blessés, jeunes pour la plupart.

La police de Munich, réagit très rapidement sur les réseaux sociaux et communique des informations tout au long de la soirée de vendredi 22 juillet, en allemand, en anglais, en français et en turc. Elle appelle les citoyens à rester chez eux et à ne pas diffuser des photos de victimes, les exhortant à "montrer plus de respect".

Le ton est à l'appel au calme et à la coopération. La police de Munich invite même les citoyens allemands à envoyer leurs images et leurs vidéos sur un portail prévu à cet effet.

Les mots "terrorisme", "Islam", "Daech", "réfugiés"... sont soigneusement évités. La tendance est à la prudence. Les médias ne parlent pas de "terroriste" mais de "coupable présumé", de "forcené" et enfin de jeune homme "dépressif" fasciné par les tueries de masse.

Les informations communiquées sur les réseaux sociaux et dans les médias sont savamment distillées et maîtrisées.

Une stratégie de communication de crise, incluant un scénario similaire, a de toute évidence été préparée. Il ne restait plus qu'à la mettre en œuvre le moment venu.

Au lendemain de la fusillade de Munich, Angela Merkel prend la parole, dans une conférence de presse, samedi 23 juillet à Berlin. Elle s'adresse aux allemands avec des mots réfléchis et apaisants. Elle leur exprime du fond du coeur sa compassion:

"Nous et particulièrement les habitants de Munich, avons passé une nuit de terreur. Nous sommes encore affectés par les images et les récits des témoins. Neuf personnes qui ce vendredi, faisaient leurs courses ou prenaient leur repas sont mortes.(...) Nous sommes tous en deuil, et je parle au nom du gouvernement allemand. Nous compatissons du fond du cœur avec les familles, parents et enfants, pour qui aujourd'hui plus rien n'a de sens. Ce que je dis personnellement à ces gens, et de la part de beaucoup d'Allemands, c'est que nous partageons leur douleur. Nous pensons à vous, nous souffrons avec vous.

Je voudrais particulièrement remercier les habitants de Munich. Vous avez suivi avec calme les instructions de la police, vous vous êtes soutenus les uns les autres et vous avez ouvert vos maisons à ceux qui ne pouvaient pas rentrer chez eux. Vous avez montré comment nous vivons ensemble dans une société libre et qui fait preuve d'humanité. Cette liberté, cette solidarité sont notre plus grande force."

Tout le contraire de ce qu'il s'est passé en France depuis le soir du 14 juillet sur la promenade des Anglais à Nice. Pendant que la gestion de crise en France a été dominée par la colère, la confrontation et la récupération politicienne, la gestion de crise à Munich et à Berlin a brillé par sa retenue et sa maîtrise d'un exercice de communication parmi les plus sensibles.

Ce faisant, la police de Munich et la chancelière allemande offrent à la classe politique française une belle leçon de communication de crise. Un cas d'école.

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