LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Sarah Benali Headshot

L'esclavage en Libye: La résultante de la politique migratoire

Publication: Mis à jour:
ADRF
Capture écran/Twitter/CNN
Imprimer

Dans "les frères Karomazov", Dostoïevski affirme la chose suivante: "s'il y a une vérité, elle ne peut qu'être inacceptable, pourquoi? Parce qu'elle est injuste".

Quel malheur que de devoir se rappeler les paroles d'une si belle œuvre à l'occasion d'une si triste conjoncture.

La Tunisie s'est réveillée le matin de jeudi sur un drame, le drame de milliers de personnes à 200km de ses frontières. Le drame de la vente d'hommes, de femmes et d'enfants qu'on a eu l'ingéniosité d'appeler "migrants" dans la presse internationale, comme si le fait de se déplacer sur cette terre justifiait tout, y compris le fait que l'on soit privé de sa liberté et d'être réduit à l'état de chose.

L'être humain a désormais une valeur marchande, plus précisément 400 dollars à Tripoli, à trois heures de route de Ben Guerdane.

Le rétablissement de l'esclavage dans cette ville libyenne est un drame pour l'humanité entière, celle qui a fait preuve de lucidité à un certain moment de l'histoire pour se dire "ne fais pas à ton prochain ce que tu ne souhaites pas qu'on te fasse à toi".

Mais on dirait que l'empathie a des limites que la bêtise humaine ne connait pas. Alors, dans l'absurdité de cet acte vrai et inacceptable, nous allons tenter de raisonner le malheur.
Celui qui ne ressent pas la souffrance ne connait pas la mesure, dit-on. Pourrons-nous présumer que ces "maitres esclaves" n'ont jamais connu la captivité et la servitude pour ne pas mesurer la violence de leurs actes? La lumière devient-elle plus visible dans l'obscurité ou n'est-elle pas plus aveuglante?

"Ne fais pas à ton prochain ce que tu ne souhaites pas qu'on te fasse à toi".

De Jésus, nous nous retrouvons chez les hédonistes, ceux qui aspirent à faire du bien et s'abstiennent de faire du mal. Qu'est ce que le mal? Mireille Delmas-Marty le résume si bien "ce qui est mal est ce qui fait mal". Sommes-nous capables de voir qu'ôter sa liberté à une personne est mal? Cette personne qui a choisi la liberté, la liberté de tout être humain à se déplacer en croyant que dans ce si beau monde, nous sommes nés libres et égaux?

Libres dites-vous? Plus maintenant et jamais nous l'étions. Egaux dites-vous? Jamais de ce côté de la Méditerranée, jamais de la rive sud, où "la mer est un mur" pour reprendre Kamel Daoud.
De ce coté du monde, nous ne sommes ni libres ni égaux, nous sommes méprisés et captifs d'une géographie, d'une politique, d'un regard condescendant et d'une réputation à laquelle nous ne sommes pas fidèles.

Et comme par complaisance, nous faisons aux autres ce qui nous est fait. Comme par magie, nous aussi, nous dressons des frontières et nos frontières, comme celles qui sont dressées contre nous, sont arbitraires.

"emancipate yourself from mental slavery, non but our selves can free our mind"
Bob Marley

La première des servitudes est celle de la pensée, Bob Marley n'a pas cru si bien dire lorsqu'il avait fait de "redemption song" un hymne contre la servitude de l'esprit. Les vraies frontières ne se trouvent ni sur une carte, ni dans une montagne, ni dans une couleur de peau. La vraie frontière se trouve dans le sens que nous donnons à tout cela. Ce sens, il est arbitraire, il n'a aucun fondement. Ce sens n'est qu'un abus de pouvoir pour instaurer une domination, une suprématie, un club fermé qui ne se déverrouille pas.

Alors j'accuse!

J'accuse... réception de la position de la communauté internationale de ce crime contre l'humanité. J'accuse réception de la réaction de ces nations "civilisées" qui prônent liberté et égalité et qui nous affligent la frontière de la peur, celle qui pousse des personnes à se jeter dans la mer, à vendre leurs possessions pour confier leur vie à un passeur. Cette frontière qui fait que ces passeurs, après avoir dépouillé leurs victimes, les vendent sur les marchés de Tripoli, 1200 dinars pour des bras et des jambes, parfois une paire de seins et un vagin et pourquoi pas un phallus impubère et un hymen intact?

Cette frontière de la peur fait qu'il y a des "nous" et des "eux". Les "eux" sont par définition les criminels, les injustes, les obscurs, ceux qui sont venus mettre la pagaille dans des pays où il n'y a ni crime ni injustice.

Les "nous", les justes et les justiciables, ceux qui débarquent avec leurs chemises blanches écraser les "eux" sous leurs bombes et leurs donnent des leçons sur la paix et le vivre-ensemble. Ces "nous" qui leurs collent un refus sur leurs passeports parce qu'ils n'ont ni la bonne couleur, ni le bon compte bancaire, ni la bonne religion.

Et quand ils se rebellent contre le sort qui leur a été assigné, ils deviennent "des migrants", des "sans-papiers", des "illégaux", des "illégitimes". Alors qu' "ils" ne sont que des révoltés qui aspirent à la liberté, des captifs de cette politique injuste et néocoloniale! Cette politique discriminatoire est la première des servitudes. Elle est réelle, elle est injuste et donc inacceptable.
En regardant le reportage de CNN, on ne peut que rager comme on a ragé devant les œuvres de fictions de Steve McQueen, de Steven Spielberg ou de Quentin Tarantino!

On n'aurait jamais cru que l'histoire de "12 years a slave" serait peut être le quotidien d'une personne en 2017. On n'aurait jamais cru que Christiane Taubira arrêtera de raconter l'esclavage à sa fille puisque sa fille regardera les affres de cette pratique dans le journal de vingt heures et se sentira aussi impuissante que les plus puissants des Hommes. On n'aurait jamais cru que l'œuvre de Lincoln et d'Ahmed Bey s'épuisera deux siècles plus tard!

"A Prayer for the wild at heart kept in cages" Tenessee Williams

La bataille contre l'esclavage est avant tout une bataille contre l'arbitraire et comme j'accuse ces sociétés libertaires d'exercer un liberticide -et donc d'être incapables de combattre ce liberticide parce qu'elles en exercent un autre- je ne peux que faire une prière pour ces esprits libres qui vivent dans des cages - comme l'a si bien dit William Tennessee - et espérer qu'un jour, les "eux" et les "nous" se rendent compte qu'on n'a pas besoin d'asservir les autres pour Nous sentir libres.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.