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J'ai regardé pour vous: La belle et la meute

Publication: Mis à jour:
FSF
La belle et la meute
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J'avoue qu'après l'avoir vu, je préfère de loin le titre original "على كف عفريت", littéralement "entre les mains d'un démon" et je vais vous dire pourquoi.

Quoique le mouvement d'une meute soit parfois injuste, quoiqu'il faille être circonspect avant de prendre la même voie, il s'avère que la meute dont on parle dans ce film n'est pas la meute dont il faut parfois se méfier, c'est la meute dont on doit TOUJOURS se méfier. Celle qui a fait une carrière dans l'abus, dans l'arbitraire, dans la cruauté et dans le préjudice.

Ce que j'ai vu dans ce film ça n'est pas une meute, il y avait foule, je n'ai pas vu de dominants, j'ai vu une dominée. Une meute ne s'attaque que pour assurer sa survie, ici elle s'est acharnée par sadisme. Notre espèce est bien connue pour cela, alors laissons les loups tranquilles et parlons des hommes... Si seulement c'était des hommes.

Il suffit au ministère de l'Intérieur de diffuser ce film dans ses écoles de formation pour apprendre à leurs futurs agents ce qu'il ne faut pas dire ou faire face à une victime de viol. Par la même occasion, ils auront un bon guide pour savoir ce qu'il ne faudra pas faire lorsque l'un des leurs a commis l'irréparable.

Certains critiques ont reproché à ce film de véhiculer une mauvaise image de la Tunisie. À ceux-là, j'ai envie de répondre que ce n'est pas la réalisatrice de ce film qui est responsable du corporatisme qui ronge le pays, elle n'est pas non plus responsable des agents de l'État qui se sont associés aux violeurs pour protéger leur institution, ni des procédures impossibles auxquelles une femme violée est confrontée, ni du système de santé défaillant qui est incapable de prendre en charge une survivante et incapable de la protéger des voyeuristes dans une salle d'examen gynécologique.

Ce film, c'est le miroir d'un pays défaillant.

Ce film, il exprime une chose: l'injustice. Ce pays est injuste et contre l'injustice, on ne peut que rager. C'est un sentiment récurrent dans ce pays; lorsqu'on n'est pas boucher, on est viande. Nous sommes viande. Mariem est viande. Elle l'a très bien exprimé: "allo baba? ejrili, rahom klewli lahmi" ("Allo papa? Viens à mon secours, ils ont mangé ma chair").

Ça me rappelle un passage de la bible: "celui qui mange ma chair et qui boit mon sang aura la vie éternelle", les agents de police ont cru bien faire, ils ont cru qu'ils seront immunisés à perpétuité contre les poursuites de leurs actes indécents. Ils auront peut-être la vie éternelle, mais celle de l'indignité et de la honte. Parce que Mariem ne s'est pas tue, et on ne se taira plus jamais.

Ce film raconte aussi une histoire d'incompétence. Les agents, même ceux de bonne foi, ne sont pas aptes à prendre en charge une victime de viol. Les médecins, même les plus bienveillants, ne sont pas aptes à prendre en charge une victime de viol. Ce n'est pas une histoire de tact, c'est une histoire de bon sens. Ce film nous interroge sur ce qu'on peut faire pour venir en aide à une écorchée vive et aucun secouriste ne peut se prétendre comme tel s'il n'a pas suivi les bons cours. Ou alors, on dira que c'est la chance du débutant. Demander à une victime de revivre les atrocités qu'elle vient de vivre "pour faire respecter les procédures" ou lui demander d'enlever son slip et d'écarter les jambes alors qu'on vient de la forcer de les écarter contre son gré quelques heures auparavant, moi je dis que c'est une abomination.

J'aurais aimé dire que c'est seulement une œuvre de fiction, qu'il y a eu de la dramaturgie mise en place, que les faits étaient aménagés pour le grand écran. Malheureusement, là où j'ai vu l'intervention de l'œuvre scénaristique, c'était dans les moments drôles du film, pour apporter un moment de repos à ce spectateur qui vit la nuit de Mariem avec toute la colère, l'émotion, la peur et l'angoisse d'un témoin d'une injustice.

Malheureusement, c'est le reflet de la réalité. La personne qui se trouve en situation vulnérable est confrontée à l'administration, à la bassesse de ceux qui la représentent, aux procédures, à la bêtise de ceux qui les ont mises en place. Ces procédures qui renvoient la victime d'un policier vers ce policier pour porter plainte! La gueule du Ghoul (monstre), Mariem la connait bien.

Enfin, pour reprendre Luis Sepulveda, " 'cette meute' n'est pas la nôtre", c'est ce qu'auraient dû dire les agents de police censés prendre la plainte de la victime. Au lieu de s'acharner sur elle, en la traitant de tous les noms, en tentant de l'intimider pour qu'elle se désiste, ils auraient dû se dissocier de leurs collègues indignes qui lui ont fait ça, ils auraient pu lui dire "les malades qui ont fait ça, policiers ou pas, collègues ou pas, on va les ramener et on va appliquer la loi! Vous êtes en sécurité maintenant, le pire est passé".

Je suis bien au pays des Bisounours, parce qu'en Tunisie, très peu de flics sont capables d'empathie et rares sont ceux qui s'opposeront à la horde pour protéger une cible déjà atteinte et à terre. Il y'en avait un quand même... un seul, il n'a pas suffi mais il était nécessaire.

En faisant tout pour que la victime ne porte pas plainte, les agents ont fait pire que les violeurs de Mariem. Les violeurs de Mariem l'ont violé, ces policiers ont fait d'elle une double victime et ont fait de la Tunisie un État criminel, parce qu'ils se sont associés aux violeurs par pure corporatisme, de la solidarité aveugle des obstinés qui refusent d'appliquer la loi. Ils ont les mains sales et jusqu'à aujourd'hui, ces policiers continuent à perpétuer ces comportements, ils continuent à traiter les victimes et les citoyens comme des moins que rien, ils continuent à recevoir leurs salaires, ils continuent à vivre comme si la discipline, la rigueur et le respect de la loi ne faisaient pas partie de leur travail. Ce qui me choque, ce n'est pas leurs comportements, mais la certitude qu'ils vivent dans l'impunité depuis 5 ans.

"Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang aura la vie éternelle"... dans ce pays, ces policiers minables auront la vie éternelle. Ils prospèrent et ils reprochent à la société ces "ACAB" qu'on écrit sur les murs. Le jour où ils arrêteront de s'associer avec les violeurs et les agresseurs, le jour où ils arrêteront la violence injustifiée et disproportionnée, sera le jour où on commencera à croire qu'ils ne sont pas des bâtards. Non, pas dans le sens de la filiation illégitime, mais des bâtards, au sens de la lâcheté, au sens de la traitrise, de la petitesse, de la turpitude, de l'infamie, de l'ignominie.

Et puis ces femmes.

Ces femmes, tout au long du film, celles qui ne tendent pas la main, celles qui ne le font que pour satisfaire leur curiosité, celles qui tirent sur l'oiseau moqueur déjà agonisant. Ces femmes, plutôt cette honte! Celle qui a tourné le dos à une femme à terre, celle qui l'a traitée de pute... ces femmes, LA HONTE!

Pour reprendre l'expression de ces bâtards, pour chaque Marie, un Joseph. Et HEUREUSEMENT! Il était là, le seul, l'unique, l'ami, le soutien, celui qui l'a prise par la main et qui lui a dit: "N'abandonnes pas tes droits! Porte plainte".

Mariem est sortie, notre sefseri portée en guise de cape, une Super Woman. Celle que je n'aurais jamais pu être à sa place. Elle quitte ce lieu de souveraineté, avec la posture d'une survivante. Une pensée à la victime, celle qui, au moment des faits, n'avait que 21 ans, violée par deux policiers, malmenée par d'autres. Ceux-là, juges et parties.

Une pensée à Mariem et toutes celles qu'ils ont essayé de briser, ou plutôt de déchiqueter en mille morceaux alors qu'elles vivaient encore.

Je ne pourrais jamais me dire que j'ai ressenti ce qu'elle aurait pu ressentir, je parle d'une position de privilège, de celle qui n'a jamais subi un viol, de celle qui n'a jamais vécu de traumatisme, de celle qui n'aurait pas passé une heure sans la présence d'un avocat, celle qui serait prise en charge à mille pour cent si elle avait été confrontée à ces démons. Je parle de cette position de privilège qui me permet aujourd'hui de lutter encore pour que tout cela s'arrête, pour que les fonctionnaires publics soient dignes de la fonction qu'ils remplissent, pour qu'ils soient dignes de ce pays qu'ils représentent.

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