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J'ai regardé pour vous: Al Jaida, de Selma Baccar

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Bande annonce "El Jaida"
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D'abord je tiens à dire à quel point j'ai été émue devant ce film. Je ne sais pas si j'ai pleuré le destin des personnages, leur frustration et leur désarroi ou si c'était des larmes de joie. Le fait de ne pas avoir été à leur place, de ne pas avoir été obligée de mener leur combat, C'était un soulagement de les avoir vu enfin libres après autant de souffrance. Ce film est bouleversant et je ne crois pas que c'est dû à mon féminisme inconditionnel.

Il est clair que l'objet central de ce film est la question de l'enfermement. Une question universelle qui peut parler aux libres, aux libérés et à tous ceux qui n'ont pas encore réussi l'accession à la liberté!

Le parallèle qui est fait entre le droit des femmes et le droit du peuple à l'autodétermination n'est pas chose nouvelle. Ce qui est nouveau, en l'occurrence, est le fait de voir tout cela sur un écran! Ça change tout.

Ce film flirte avec plusieurs sujets, chaque réplique est un teaser, une référence, une actualité, une question et sa réponse. Il traite du viol conjugal, de l'inceste, de l'adultère, du célibat des femmes, de la polygamie, de la résistance, de la complaisance avec les colons, de l'amour, de la haine, du mépris, du dégoût, de la violence, de l'égoïsme, de l'androgynie, de la discrimination raciale, de l'esclavage. Oui! De l'esclavage! On est en 1955. L'esclavage en Tunisie a été aboli en 1846 par Ahmed Bey. Pourtant, "Chouchana" est une femme esclave parce que noire. Elle parle de son maitre! Son "petit maitre" ("sidi essghuir") et son "grand maitre" ("sidi al kbir").

Le thème général est, de fait, la captivité. Le personnage de "Bahja" ("la joie") interprété par Wajiha Jendoubi l'incarne si bien. Trompée par son mari, elle ne peut demander le divorce et elle supplie son époux de la laisser partir. "Aâtakni", "libère-moi" lui dit-elle, comme on demande à un maitre de libérer son esclave. Ce mot, plus jamais une femme ne sera obligée de le prononcer après le 13 aout 1956. Désormais, elle va pouvoir demander le divorce et redevenir la maitresse de son destin.

On attendra 1993, pour abolir le devoir d'obéissance à son mari. De nos jours, Les rapports sexuels étant considérés comme faisant partie du devoir conjugal selon la jurisprudence de la cour de cassation, le fait de refuser des rapports sexuels à son mari est motif pour demander le divorce pour faute. Le viol conjugal n'étant pas explicitement inscrit dans le code pénal, la loi du 25 juillet 2017 traite de toutes les agressions sexuelles faites aux femmes indépendamment du lien légal qui les lie à leurs agresseurs.

Une heure quarante-cinq sont passés comme un souffle sans essoufflement, plutôt un murmure!

Par ailleurs, ce film commence par les murmures des pas discrets de ces êtres animés par une belle musique qu'on a voulu réprimer. Cette musique est parfaitement incarnée dans le brillantissime Soundtrack qui accompagne les scènes émouvantes de cette œuvre.

La force de ce film c'est de faire découvrir aux jeunes générations ce que c'est que Dar Joued.
L'acteur Bilel Beji (qui joue le rôle de Othman) a tourné un micro trottoir pour demander aux jeunes et aux moins jeunes s'ils connaissent Dar Joued ou Jaida (la patronne de Dar joued). Sur une vingtaine de personnes, il n'y avait qu'une seule qui savait ce que c'était. Une sorte de maison de correction où on envoyait les êtres humains de sexe féminin, insoumises à l'ordre patriarcal, récalcitrantes, désobéissantes, révoltées ou tout simplement libres dans l'âme et mises dans une cage.

Bande annonce

Dar Joued, c'est une cage.

Heureusement que nous ne connaissions pas Dar joued et on veillera à ce que ce genre d'endroit ne voit plus le jour dans ce pays d'Hommes libres. On raconte les histoires de ces femmes, on raconte ce qui se passait derrière les portes. À chacune sa révolte, à chacune ses raisons, mais toutes ont su dire NON! Ce Non resté inaudible jusqu'à l'instauration du code du statut personnel dès l'indépendance de la Tunisie. Ce Non reste parfois inaudible aujourd'hui, mais ce Non saura toujours tracer les frontières du consentement.

Ce film revendique haut et fort une diversité qu'on avait niée aux femmes et qu'on nie parfois aujourd'hui. Son message est clair, il n'y a pas une femme mais plutôt des femmes.

Néanmoins, pour toutes ces femmes, une seule loi, la loi religieuse, celle que l'on impose en prétendant parler au nom d'un Dieu, le seul et l'unique, l'homme-Dieu, Dieu-l 'homme, Dieu est un homme. Pour toutes ces femmes, un seul destin, la soumission, la mort ou Dar Joued. L'indépendance leur a donné un choix, le choix de la vie et le choix de la liberté.

Le destin d'un peuple est parfois celui d'un individu. Il n'y a pas forcément un lien de causalité entre la libération des femmes et la libération d'un peuple. L'histoire en témoigne, on peut tout à fait faire une révolution et régresser. En Tunisie, on a instauré une tradition depuis 1956, celle de faire coïncider le changement du régime politique avec le rétablissement des libertés individuelles. Nous étions et nous sommes déterminées à aller de l'avant. C'est ce qu'a voulu souligner Selma Baccar à la fin du film avec une scène au sein de l'assemblée constituante, cinquante ans après les évènements du film, trois ans après la révolution tunisienne. Pour chaque événement majeur, une avancée et des acquis pour chaque citoyen et citoyenne.

Ce serait surement un excès de zèle de comparer ce film à la série "Orange is the new black" et pourtant, Dar Joued est une prison. tous les ingrédients de la réussite y sont et les personnages sont très attachants. Le casting y est surement pour quelque chose, Selma Baccar a choisi la crème de la crème et son choix était judicieux. Si nous avons eu le plaisir de retrouver tous ces visages familiers, on ne peut dire que leur notoriété a affecté leur interprétation du personnage. Je n'ai pas vu Wajiha Jendoubi, j'ai vu Bahja, la femme trompée, écorchée, violée et tourmentée. Je n'ai pas vu Souhir Ben Amara, j'ai vu cette femme qui a soif d'affection, celle qui a pris pour mari un homme qui ne saurait assouvir ses désirs, celle qui a été prise au piège dans un mariage indissoluble.

Dans ce monde, le divorce n'existe pas, seul le mari pouvait répudier sa femme.

Je n'ai pas vu Bilel Beji, j'ai vu Othman, un kéfois qui se voit refuser la main de sa bien-aimée rien que parce qu'il n'était pas tunisois. Je n'ai pas vu le doux Raouf Ben Amor, l'homme de culture, le progressiste, l'aimable, l'illuminé, j'ai vu un homme sombre, le patriarche, le macho, celui qui met des chaines et qui envoie au bagne.

La grande révélation fut celle de "Mounira Zakraoui" qui a interprété le rôle de "fetna", la séductrice. D'un certain âge, célibataire, maline, armée d'un brin de folie et d'une impulsivité sans retenue, on ne voit qu'elle et on s'impatiente de voir ce qu'elle va sortir comme grossierté dès qu'elle entre en scène.

Inutile de dire que ce film est très agréable à voir, c'est une succession de belles images, on pourrait se croire dans une galerie d'art et les angles de vue sont extrêmement bien choisis. Loin des images aseptisées qu'on pourrait voir au cinéma, les femmes sont mises à nu, avec leurs rides, leurs cernes, leurs cheveux décoiffés. Et qu'est ce qu'elles sont belles!

On est aussi implanté dans le décor de la Médina, le spectateur a l'impression de vivre à l'époque ottomane, le règne de la dynastie beylicale a laissé son empreinte sur les murs et cela ne peut que donner envie de faire un voyage dans le temps et d'aller revisiter les vestiges de notre patrimoine architectural.

Ce voyage vers le passé nous emmène aussi au 1er juin 1955, Habib Bourguiba revient de son exil, on revoit les images d'archive, la foule qu'est venue l'accueillir à la Goulette et clamer son nom. Dans cette foule, On retrouve nos héroïnes de Dar Joued, nos survivantes et puis nous voyons l'avenir. Pour ceux et celles qui n'ont pas eu la chance de vivre ce moment historique ou de le suivre à la radio, l'émotion sera vive et toutes les réserves qu'on aurait pu émettre à l'égard de ce personnage clivant s'évinceront le temps de cette scène. La scène de l'espoir.

Avec "Al jaïda", on renoue avec l'humain, avec notre Histoire et les histoires réalistes de ces personnages de fiction. On est loin du film complexe élitiste qui ne parle qu'à celui qui l'a réalisé. Salma baccar démocratise les grandes questions du siècle avec une belle image, une histoire attachante et un scénario intelligible. Al Jaïda, c'est un film pour toutes et tous.

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