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Tunisie: Quand la médecine s'écroulera...

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HOSPITAL TUNISIA
AFP
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Je suis fils, petit fils et neveu de médecins. Ma vie a été peuplée par les gloires et déboires que fait connaitre ce métier. Il y a dans la médecine comme une base théorique, idéale, qui place l'honneur et l'altruisme au-dessus de toute chose, si bien que l'on voit régulièrement des docteurs mettre leur santé en danger afin de préserver celle de leur patient. La médecine est une vocation, une voie que l'on suit parfois même malgré soi. La relation qui en découle entre le soigneur et son patient en est une qui transcende le vénal rapport du fournisseur et son client, et finit même par y être opposée. C'est une relation de confiance réciproque, qui met entre les mains de l'un tout ce qui fait vivre l'autre, et ce, sans danger puisqu'il est convenu qu'il n'y a de Dieu qu'Allah, et que le docteur n'a pas en main la formule des miracles. Pas toujours, en tout cas. Voici la base théorique, celle qui régit notre idéal.

Dans le réel, l'idéal n'existe pas. Il n'est qu'un imaginaire vers lequel se rapprochent les plus braves, ou les plus fous. La réalité de la médecine n'est donc pas aussi belle que ce que laisse entendre sa théorie. Il est vrai que le charlatanisme, comme la couleuvre qui se faufile dans les plus étroites fissures, existe et gangrène le milieu de la santé. Certains, dans notre société, profitent du malheur des autres, ne respectent ni parole ni serment, et sont même parfois prêts à employer toute leur influence pour vous faire accepter leur délire. Parmi ces gens, il y a sans aucun doute des médecins qui font un procès à l'honnêteté.

Toutefois, la médecine qui demande un sacrifice de soi pendant une dizaine d'années à mémoriser des milliers d'informations au point où nos songes font de l'anatomie, à trimer dans les hôpitaux, à changer les latrines de ceux-ci, nettoyer le sang de ceux là, à dormir sur des matelas inconfortables pour border des patients à l'agonie, la médecine qui se nourrit de l'intégrité et du don de soi filtre assez bien les enfoirés. Concédons tout de même qu'il en reste et que pour avoir traversé toutes ces épreuves de générosité, ils sont les plus résilients des enfoirés.

En Tunisie, la médecine est l'une des étoiles par laquelle le pays brille, par son prestige à l'étranger, par la qualité et la compétence de ses praticiens. Ceci étant dit, un constat crève les yeux: la médecine est en danger. Pas que les docteurs qui se font arrêter pour avoir exercé leur métier, pas que les infirmiers qui subissent une violence quotidienne, la médecine dans son ensemble.

Pourquoi? Parce que dans l'élan des revendications inciviques, des quêtes permanentes de coupables justifiées par la justice tunisienne, une partie de la population voit dans les métiers de la santé un bouc-émissaire. Pour une grande partie de ces gens, le désarroi face à l'erreur humaine des médecins, la tristesse, pousse à l'action violente. Comment ne pas comprendre la consternation d'un père qui vient de perdre son enfant, ou sa femme? Comment ne pas comprendre que, pour ces personnes ignorant les spécificités médicales, la culpabilité se porte sur le médecin? La colère est aussi humaine que l'erreur. C'est aux tenants de la loi et l'ordre que revient la responsabilité de maitriser ces colères.

La gravité dans laquelle s'exerce la médecine implique une compréhension des enjeux. Un travail de communication doit être fait auprès de la population, qui définisse une fois pour toutes les métiers de la santé. Il est caustique qu'au temps de l'islamisme déclaré, où l'on crie à tout-va qu'aucun homme n'est au-dessus de Dieu, l'on attende des médecins qu'ils fournissent des miracles. Il faut faire comprendre au peuple que certaines situations (coma, accouchement prématuré, réanimation...) ne sont pas automatiquement gérables, et que la guérison est parfois moins probable que la mort. Une fois que la population comprendra l'essence de la médecine, elle en acceptera les enjeux.

Pour ce qui est des "tenants de la loi et l'ordre", de l'État et de la Justice, c'est à eux de fournir le plus grand effort. Plutôt que de se complaire dans le climat de suspicion permanente, de vengeance, et d'aigreur que l'on a hérité de la révolution, nos institutions doivent à tout prix préserver la médecine tunisienne, et à travers elle ses médecins, ses étudiants, et ses infirmiers. Aucun médecin ne devrait être détenu, mis à la potence de la haine publique, parce qu'il n'a pas pu sauver un patient de la mort. Tout le personnel de la santé doit être protégé et, le cas échéant, mis en demeure s'il est accusé de quoi que ce soit dans l'exercice de ses fonctions. Autrement, les médecins refuseront progressivement d'exercer leur métier sur des patients qu'ils jugeront risqués, alors que c'est là l'essence de leur vocation.

Enlever l'essence à la vocation, et la médecine s'écroulera. Avec elle, toute la Tunisie.

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