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Tunisie: Colère légitime, manifestations abusives

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TUNISIA PROTEST
SOFIENE HAMDAOUI/AFP/Getty Images
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D'aucuns peuvent penser, à tort ou à raison, que l'analyse de loin est loin d'être une analyse. Il faudrait vivre le moment pour en parler, pour avoir la légitimité de livrer son examen de la situation. Ce commentaire n'est pas toujours judicieux. Car c'est aussi en prenant de la distance, loin des effusions sentimentales du terrain - qui n'en sont pas moins justifiées - que l'on peut sortir des affrontements binaires et appréhender le contexte actuel du pays avec raison.

Certains dénoncent les récentes manifestations dans leur ensemble sans tenter de les comprendre pendant que d'autres les légitiment absolument sans poser la question de la forme de ces démonstrations de colère. Il convient de renvoyer dos à dos ces deux conceptions et de faire la part des choses.

Il y a dans le peuple une colère légitime. Les gens ordinaires* qui ont perdu en pouvoir d'achat, en qualité de vie objective après la révolution, les voient encore se restreindre. On appelle les plus maigres de notre société à se serrer la ceinture. Pendant ce temps, la lutte contre l'empire de la contrebande semble au point mort, alors que son démantèlement apporterait bien plus à l'état de la Tunisie que les hausses de prix et ces formes encore archaïques de mesures d'austérité. En plus de son impact purement économique, cette dichotomie quant aux priorités de l'État porte un message clair et dangereux: vivre du gain facile, de l'illégalité est moins oppressant que de vivre dans le travail légitime et honorable, dans le cadre de la citoyenneté. Cette injustice ne peut mener qu'au délitement de la citoyenneté tunisienne et du corps socioéconomique. Les gouvernants en sont éminemment responsables. C'est à eux de préserver la cohésion sociale au-delà de toutes circonstances.

Ceci dit, la plupart des manifestations qui ont eu lieu partout dans le pays étaient contreproductives. L'irruption quasi-systématique (manipulée ou non) du vandalisme, de l'anarchie, de la violence sort du contexte de la revendication légitime pour exprimer autre chose. Cette autre chose, c'est l'amoncellement étouffant des frustrations sociales qui finit par se défouler de manière névrotique et incontrôlée à chaque fois que s'en présente l'occasion. C'est prendre l'injustice comme prétexte pour relâcher ses démons. Cette posture chaotique -principalement exprimée par une jeunesse sous-prolétarienne désabusée et sans vision d'avenir- est contreproductive pour plusieurs raisons.

D'abord, elle empêche les classes ouvrières et moyennes -dont la décence commune rejette la violence jusqu'à un certain point- d'amorcer une véritable contestation populaire, d'élever la colère à une structure efficace capable de changer les choses. Ensuite, le désabusement des premiers exprimé dans la délinquance et le chaos, renforce le désabusement des seconds qui, ayant déjà accumulé des amertumes quant aux protestations, finissent par les rejeter complètement quand elles semblent s'associer aux casseurs et aux brigands. La contestation est donc muselée par les éléments extrémistes, et cela masque la vérité de la colère populaire en la montrant comme marginale. Cette forme de protestation porte en elle le règne du laisser-aller, de l'impunité lié à une mentalité générale qui, depuis la révolution, pousse certaines franges de la population -du haut comme du bas- à favoriser le gain facile et improductif, souvent illégal, au travail authentique et constructif qui fonde le civisme et la citoyenneté. Elle favorise objectivement le maintien du statu quo.

Pendant ce temps, les gens ordinaires* souffrent silencieusement, pris entre le marteau et l'enclume, et se résignent à voir leur qualité de vie dégringoler sous la pression des prix et de l'insécurité.

*L'expression Orwellienne de "gens ordinaires" est expressément large pour définir dans leur unité les classes populaires qui subissent les conditions qu'on leur impose et continuent à vivre selon des codes de décence commune malgré les aléas du quotidien.

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