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Donne-moi ce que tu as de précieux, je te donne mon livre

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Chacun d'entre nous a une histoire. Elle s'écrit dès qu'on ouvre les yeux sur le monde. Comme toute histoire ordinaire, certaines sont qualifiées de "normales" ou "banales", d'autres de plus "compliquées". Mais connaît-on réellement l'histoire de chacun?
Ou plutôt la question qui devrait être posée est: Peut-on réellement connaître l'histoire de chacun?
C'est l'histoire de 11.4 millions de personnes qui peuvent se rencontrer à n'importe quel moment, peu importe les circonstances.

Deux d'entre elles peuvent être frappées par le hasard et se rencontrer à un arrêt de bus. Elles s'échangent quelques mots sur le retard du bus et puis repartir comme si de rien n'était. Ou dans le cas échéant, elles peuvent enchainer leur discussion dans le bus. Imprévisible qu'elle est -la rencontre- il n'y a même pas le temps de découvrir l'histoire de chacun.

Safia a toujours vécu dans un village rural. Elle aidait sa famille en cultivant les champs et en prenant soin du bétail. Elle venait tout juste d'avoir 16 ans et on ne lui avait jamais enseigné la diversité des pensées et les dangers de celles-ci. Elle passait souvent devant le "Hannut de Am Ali" (la boutique d'oncle Ali) et elle voyait un jeune garçon, plus âgé (on dirait qu'il avait une vingtaine d'années) assis sur une chaise devant la petite épicerie lisant un livre. Elle admirait sa concentration et sa façon de tenir le livre comme si c'était un objet précieux. Il leva les yeux, il la regarda puis les redescendit continuant sa lecture. Quant à elle, elle poursuivit son chemin. Ce petit jeu persista jusqu'au jour où Safia devait partir à Tunis pour récolter de l'argent de la "nassba" (étal) de fruits et de légumes tenue par son frère. Elle se dirigea vers la station du bus, prit le bus et partit à Tunis. Elle prit l'argent puis se précipita pour rentrer. En attendant le bus du retour, arriva un garçon bien vêtu mais qui a l'air un peu familier. Il se tint auprès d'elle et attendit à son tour l'arrivée du bus. Elle leva légèrement les yeux vers sa droite et s'aperçut qu'il s'agissait du garçon du "Hannut".

- Plutôt chiant, non?
- Pardon ? Quoi ?
- L'attente... Le retard du bus...
- Ah oui, très.
- Ça fait à peu près une demi-heure que j'attends ici
- Moi je viens d'arriver
- Tu es Safia, la fille de Mabrouk
- Oui...
- Je t'ai difficilement reconnu sans le panier sur tes épaules; Souriait-il.
- Le bus est arrivé!

Elle s'engouffra rapidement à l'intérieur du bus, s'assit mais surprit ce garçon mystérieux s'asseoir auprès d'elle. Ils se sont sans doute rencontrés bien avant cet épisode mais le hasard a fait que la discussion commence à l'arrêt du bus. Ils s'étaient donc mis à parler de tout et de rien pendant tout le trajet. À leur arrivée, Safia se retourna et demanda: "Comment t'appelles-tu?"
- Mehrez. On m'appelle souvent 'weld Am Ali'.
- Bonne nuit Mehrez.

Ce fût la fin de la journée mais pas de leur histoire. Vous avez maintenant assisté à une première rencontre mais vous avez vu que nul d'entre eux n'a parlé de leur véritable "histoire".
Celle de Safia équivaut à presque toutes les histoires des filles de son village. Elle vit au sein d'une famille conservatrice et sous l'obscurantisme d'un père macho. Mehrez a grandi dans le même village mais est allé poursuivre ses études à Tunis depuis qu'il a eu son baccalauréat.
En lisant ces deux lignes, vous pensez tout de suite qu'il n'y a pas d'histoire. Attendez elle n'est pas finie.

Comme d'habitude, Safia passa devant le "Hannut de Am Ali" et retrouva Mehrez en train de lire le même livre. Il leva les yeux. Mais cette fois, il ne les redescendit pas. Il se leva et se dirigea vers elle.
- Bonjour Safia, tu vas bien ?
- Bonjour Mehrez, oui merci.

D'emblée elle fixa son regard sur le livre:

- Comment as-tu appris à lire ça? demanda-t-elle
- Et bien, je l'ai appris à l'école. Tu n'y as jamais été ?
- Non! ; Elle poursuivit son chemin. Mehrez l'arrêta puis dit: "je peux t'apprendre si tu veux"
- Je dois partir, mon père doit surement s'inquiéter
- Ne t'en fais pas, on est potes Am Mabrouk et moi. Je te raccompagne.
- NON !
- N'aies pas peur

Il la raccompagna tranquillement. Pendant le trajet, Safia ne prononça aucun mot. Elle avait peur que son père la voit trainer avec un "aazeb" (Célibataire). Arrivés devant la maisonnette, le père sortit à la porte et aperçut Mehrez à coté de sa fille. La réaction était inattendue.

- Mehrez! Fiston! C'est toi? Tu as bien grandi 'weldi', comment vas-tu?

Il commence à lui serrer la main et à le câliner, Safia rentre et prépare le diner.

À ce moment, Safia tomba amoureuse de Mehrez et savait que le père ne sera pas un obstacle.
Un jour, Mehrez donna rendez-vous à Safia dans le "Hannut". Il faisait nuit et la jeune paysanne a dû se faufiler pour sortir discrètement de chez elle. Le village était désert, il n'y avait personne.
Arrivée au lieu du rendez-vous, Mehrez ferma la porte et se mit à coté d'elle. Il sortit son livre et commença à lire. Safia ne comprenait pas un mot mais elle ne pensait qu'au charme de son amoureux. Il ferma ensuite le livre, plongea ses yeux sur Safia et commença à glisser sa main dans son entrejambe. La paysanne était dérangée par ce comportement inhabituel. Elle lui enleva alors la main. Soudain, il lui tint les siennes et continua à embrasser toutes les zones de son corps. À présent, Safia se retrouva sous le contrôle de Mehrez et devint impuissante. Ce jeune homme intellectuel, charmant et attirant, est un violeur.

Evidemment, la famille de Safia l'apprit peu de temps après et la condamna à vie. On la traita de "yeli matoslohch", de "garce" et bien d'autres. Le pire dans tout cela, c'est que Am Mabrouk l'obligea à se marier avec le violeur intellectuel. Mehrez trouva cette idée "normale".
Safia n'a plus le sens de son prénom. Elle est passée de "pure" à "abjecte". À 16 ans, Safia n'aura plus la chance de vivre la vie qu'elle voudra.

Voilà l'histoire de Safia, le personnage fictif que je viens de créer pour décrire la situation des jeunes filles de mon pays. Naïves et innocentes, non pas par choix mais par soumission; soumission à une éducation ignoble et à une société dépourvue de sens et de raison. Cette société qui condamne les innocents et glorifie les saletés éparpillées sur l'ensemble du pays. Safia est peut-être une paysanne d'un milieu rural mais son histoire est similaire à des centaines de filles en Tunisie.

Résultat des courses: la police accuse la fille violée, le violeur en sort vainqueur et finalement toutes finissent par dire "ça aurait été mieux s'il m'avait tué".

Réveillez-vous tunisiennes et tunisiens. Ouvrez grands les yeux. Le violeur n'est pas le pire cauchemar mais votre jugement et votre force de tout détruire l'est. Vous êtes noyés dans le bain de l'ignorance et de la barbarie carrément. Vous accusez des filles qui ont été victimes d'un crime. Et si pour vous, le viol n'est pas un crime alors Dieu sait que vous êtes criminels. Comment être sur que vous êtes criminels? C'est en assistant à la scène du viol de Safia, écoutant ses cris et ses hurlements et vous ne faites rien. Vous n'agissez pas. Vous ne prenez même pas la peine d'appeler la police. Puis, vous dites simplement "Testehel, heya eli mchetlou" (C'est bien fait pour elle!).

À ceux qui me comprennent ou essaient du moins, apprenez à vos filles dès leur jeune âge à être invincibles et invulnérables. Transmettez cette éducation et combattons cette ignorance!

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