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Tanger: Des bulldozers dans la forêt

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Cher Perdicaris,

Toi qui aimes les oiseaux rares et les arbres exotiques, tu vas sûrement sauter de joie dans ton cercueil: près de Tanger, la forêt qui porte ton nom accueille depuis peu des espèces d'une étrange beauté. Un peu épaisses, un peu bruyantes, d'un jaune plutôt criard, mais bon, on ne va pas chipoter, si ça améliore la biodiversité.

Les entomologistes les appellent des bulldozers. Ou grosses chenilles d'Amérique, si tu préfères. Dimanche, ces charmantes bêtes accueillent les promeneurs avec des nuages de poussière et des vrombissements de plaisir. Puis elles partent se délasser les jambes, et ça les excite tellement qu'elles se mettent à tout piétiner, à tout éventrer sur leur passage. Ça a déjà donné trois jolis tronçons pierreux, assez larges pour contenir des camions, trois chaussées qui avancent, qui s'enfoncent ni vu ni connu dans la forêt.

À cette allure, ton parc naturel de 70 hectares ressemblera bientôt au Boulibar tangérois ou au boulevard Zerktouni de Casablanca. "À l'horizon 2016", comme ils disent dans leurs communiqués victorieux. N'est-ce pas formidable? Les dames pourront arpenter la forêt en talons aiguilles, et ça fera des toc! toc! toc! sur la dalle pierreuse. Plus élégant, tu le concèderas, que le crissement des feuilles mortes sous de vulgaires chaussures de randonnée.

Les enfants pourront faire de la trottinette ou du roller entre tes canneliers de Birmanie et tes orangers amers à feuilles de myrte. Les ados en scooter pourront pourchasser les sangliers. Je ne désespère pas de voir ce tas d'eucalyptus centenaires remplacé par des boutiques Gucci et Hermès puis, "à terme", par un ou deux pâtés de villas signées Luxuria Luxury homes.

N'est-ce pas extraordinaire? Y a-t-il plus bel hommage à un amoureux de la nature que ce parc hybride, mi-forêt mi-centre de loisirs?

Je sais que tu es mort depuis 89 ans. Je sais que tu t'en contrefiches, et pas qu'un peu. Mais quand même, fais un effort. C'est pour toi, tout ça. Pour ta mémoire. Accroche un sourire à ta face, fais au moins semblant d'être reconnaissant.

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