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Sans voile, je te ris à la barbe

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SOCIÉTÉ - Cher velu du petit Socco,

Je te vois encore jaillir au milieu des étals de sardines et dégainer ton bâton noueux, comme pour me chatouiller les côtes. Je te vois agiter ton corps désarticulé, tordre ta bouche pour aboyer à mon fiancé, dans un mélange étonnant d'aplomb et de couardise : "Dir liha l'hijab !" [mets le hijab, ndlr] -"Tu n'as qu'à te le mettre sur la tête!", t'avait-il rétorqué, hilare. Une poilade inoubliable.

C'était il y a trois ans. Depuis, de l'eau a coulé sous les ponts. Mon fiancé est devenu mon mari, je suis devenue mère - et acrobate et troubadour et yogi en herbe et herboriste amatrice et matrone à mes heures - et ma fille est devenue quadrupède. Mais toi, mon brave Yéti, mon abominable homme des cavernes, toi, tu es resté le même.

Car j'ai eu la malchance de te recroiser. Cette fois-ci, tu as été nettement moins drôle. Par un beau dimanche automnal, par un après-midi de molle flânerie sur la terrasse de la Cinémathèque de Tanger, tu as jailli au milieu des tables, froncé ton sourcil plein de morgue, déplié ton doigt accusateur et entonné ton sermon: "Mon frère, que ne voiles-tu pas ton épouse! Que ne la dissimules-tu pas des regards fourbes et du péché!"

Que ne caches-tu pas ta jument, que ne planques-tu pas ta viande, ton steak ambulant et sanguinolent. Emballe ta dame, ton morceau d'Adam. Mets-le sous cellophane, ou sous vide, c'est mieux. La rue, comme la boucherie, obéit à de strictes règles sanitaires. La chair de ta femelle empuantit l'air. Ne m'oblige pas à refaire mes ablutions, mon frère.

Cher velu du petit Socco. Je pourrais te retourner la politesse, te réduire à une tête de bétail hennissante, à un pantin hirsute et désincarné, manipulable à l'envi. Mais je ne le ferai pas. Je m'adresse donc à toi, en tant qu'humain, pour t'annoncer une grande nouvelle: Je sais parler! Ça peut sembler étrange, mais j'assemble des mots, des phrases, pour dire qu'il fait beau ou que le dîner est prêt. J'arrive même à formuler des pensées! Je pense, par exemple, que tu es un parfait crétin.

Un anachronisme poilu et pansu, qui m'oblige à répéter des évidences, à rappeler que nous sommes en 2014, ventredieu! Et que je suis ton ÉGALE "en dignité et en droits" depuis au moins soixante-cinq ans. Que je suis douée "de raison et de conscience." Que je suis LIBRE. De m'affubler - ou pas - d'un foulard. De parler, de lire, de penser, de rire, de rêver, de danser, de VIVRE. Et que je vivrai pleinement, avec vigueur et enthousiasme, que tu le veuilles ou pas.

Je saurai te le rappeler, la prochaine fois que tu sommeras mon mari de me draper d'un hijab. Si tu échappes à sa droite foudroyante.

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