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Houria Bouteldja : "Nous portons un fardeau historique : comment se situer entre le monde Blanc et indigène ?"

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""Les Arabes, c'est la dernière race après les crapauds ", une phrase que mon père avait sûrement entendue sur un chantier et qu'il a faite sienne par conviction de colonisé". C'est un uppercut sans concession que livre, Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République, dans son dernier essai, "Les Blancs, les Juifs et nous", publié en mars 2016 aux éditions La Fabrique.

Son ouvrage explosif et polémique dénonce les rapports de domination dans la triangulaire, Blancs, Juifs et Indigènes, et les répercussions de l'impérialisme Blanc. Au risque d'être ostracisée par l'opinion publique, elle interpelle, les Blancs, les Juifs, les femmes indigènes et tous les indigènes, en tant que constructions sociales et politiques de l'histoire moderne, à réinventer un Nous, déracialisé et dénationalisé.

Dans votre essai, Les Blancs, les Juifs et nous, il vous est reproché de faire usage des concepts de catégories de races et de leur domination sur les autres.

On me le reproche. Les races sociales, comme son nom l'indique, est un concept politique qui permet d'appréhender le fonctionnement du racisme structurel. Les catégories que j'utilise sont sociales et politiques, elles sont des produits de l'histoire moderne, au même titre que "Femmes". On doit faire un parallèle.

On ne peut pas comprendre le patriarcat, si on ne saisit pas que la catégorie Femme est un concept, et appréhender, la catégorie Homme, qui est une construction sociale historique. Comme disait Simone de Beauvoir, "on ne naît pas femme, on le devient".

Les races sociales, c'est exactement la même chose, de même que les catégories de classes : le bourgeois et le prolétaire ne sont pas des catégories naturelles. Elles ont été produites aussi par le système capitaliste. À chaque fois, des systèmes d'oppressions ont été mis en place pour pouvoir appréhender leur fonctionnement, et pour pouvoir lutter contre... En tout cas.

Ce livre est " une énième tentative " de paix faite aux Blancs face à leur déclin et en échange de la montée du fascisme. Pour certains, il s'apparente à une bombe lancée à la figure !

Ils ont raison, ils ont l'habitude des indigènes qui leur disent uniquement ce qu'ils veulent entendre. Oui, certains disent que c'est un coup-de-poing dans leur gueule. C'est aussi un point de départ de réflexion, pour d'autres ça ne pose pas de problème. Si la plupart des personnes sont secouées, c'est qu'elles sont habituées à un débat public très mou. Cela fait 30 ans que règne ce que j'appelle, la soft idéologie qui évite les conflits. L'opinion n'a pas l'habitude d'entendre des débats qui font conflits, donc évidemment, dès que quelqu'un sort de la ligne et du consensus, tout de suite c'est transgressif.

Que dire aux Blancs qui s'écrient parlant de vous " elle me fait peur..." ?

James Baldwin, interviewé par le journal Le Nouvel Observateur, a répondu à la question : "Que diriez-vous au français raciste qui a peur ?", "Je leur répondrais bonjour !". Ils ont peur ? Le problème c'est eux, ce n'est pas nous. C'est nous qui devrions avoir peur, nous sommes les victimes pas eux. C'est l'Afrique qui est la victime, pas eux, ce sont des Africains qui meurent par millions, pas eux... Je répondrais comme Baldwin, je leur dirais bonjour !.

Sur la question juive, vous utilisez cette expression détournée de Sartre : "Abattre un Israélien, c'est faire d'une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : Restent debout un homme mort et un homme libre ". N'est-ce pas jeter de l'huile sur le feu ?

Quand Sartre écrivait ça, c'était aussi dans un moment très délicat, c'était pendant la guerre d'Algérie et bien plus difficile que maintenant ! Quand il l'a fait, on a crié " Fusillez Sartre ! " Ce n'est pas jeter de l'huile sur le feu, ceux qui le font ce sont ceux qui poursuivent le projet colonial, nous, nous sommes ceux qui veulent l'arrêter.

Comment vous positionnez-vous par rapport au tweet de Aya Ramadan, militante du PIR qui a salué "cet acte de résistance" [1] au lendemain de l'attentat à Tel Aviv ?

Je ne vais pas répondre à cette question, car nous préparons un communiqué de presse [2].

Citant votre cousin en Algérie : "Mais qui est Hitler" vous dites que pour le Sud, la Shoah "est moins qu'un détail" ? Que dire à vos détracteurs qui vous accusent d'antisémitisme ?

Si je suis antisémite, portez plainte ! C'est un délit en France. Beaucoup de Juifs que je connais, me disent que la proposition faite dans ce livre est l'offre la plus généreuse qui leur a été faite depuis le Bund, ce qui signifie que même la Gauche n'a pas été capable de faire une telle proposition aux Juifs ! Il a un très bon accueil chez beaucoup de Juifs, j'ai déjà fait des conférences sur le livre guidé par l'UFJP (Union Juive Française pour la Paix), qui n'a pas de problème de fond sur ce que j'ai écrit sur les Juifs.

Vous écrivez : "L'honneur de la famille repose sur la moustache de mon défunt père que la France a écrasé" et d'ajouter "je ramasse leur virilité déchue et leur dignité bafouée, leur exil". Est-ce à dire que c'est à la femme indigène de réhabiliter l'honneur des hommes ?

Je ne suis pas prescriptive. Je dis que dans les faits, ce sont les femmes qui se tapent le fardeau de la famille, de la dignité des hommes. Je ne dis pas qu'il faut... Mais c'est ce que nous faisons, moi, c'est ce que j'ai fait. Je ne vais pas trahir mon père, c'est tout ! Je ne pouvais pas faire ma vie comme je voulais. Si on m'avait laissée comme une française : j'ai des mecs, je n'en ai rien à faire, etc. pour l'honneur, on ne pouvait pas faire ça ! Est-ce bien ou pas ? Je ne suis pas là pour distribuer les bons points, je dis que de fait, je ne pouvais pas rabaisser mon père, et tant qu'il était vivant, je ne pouvais pas atteindre sa dignité. Ça ne veut pas dire que je n'ai pas vécu et n'ai pas pu faire ce que j'avais à faire, mais qu'en réalité, nous les femmes faisons les choses. Nos espaces de liberté, nous ne les gagnons... pas ouvertement. Nous devons négocier, ruser, faire les choses par-en- dessous...

Nous portons un fardeau historique, nous savons que nos parents ont galéré en France, qu'ils ont été humiliés, qu'ils se sont sacrifiés... Nous avons ce poids sur nos épaules, ce qui nous restreint dans nos choix. On se sacrifie... Je ne dis pas qu'il faut le faire, mais c'est ce que nous faisons... les femmes beaucoup plus que les hommes. C'est une crise identitaire, comment se situer entre le monde Blanc et Indigène... Comment vivre sa vie sans trahir les siens ? Sans passer pour un traître ? Comment garder le respect de sa communauté ? Parce qu'on nous le fait payer cher... Alors que fondamentalement, la France voudrait que nous soyons des Ni putes, ni soumises... mais toujours des femmes soumises non plus au patriarcat indigène, mais Blanc.

En réponse au féminisme universaliste occidental vous opposez cette idée que "les pionnières du féminisme dans le monde islamique étaient... des hommes ". Un mimétisme de l'indigène soumis aux Blancs.

Le féminisme est une production blanche et c'est étonnant que dans le monde Arabe, ceux qui apparaissent comme des féministes, au début du siècle dernier, soient des hommes ! C'était incongru. Comment le comprendre, pourquoi nous avons eu ces hommes-là ? Mon interprétation est qu'il s'agissait d'hommes complexés à l'idée que l'Occident était davantage développé, tandis que nous, nous étions en retard.

Tout d'un coup, nous avons des hommes zélés qui veulent libérer les femmes, alors que leur objectif est uniquement se fondre dans le modèle occidental. À l'époque de ce modèle, Il faut savoir que les femmes n'étaient pas libérées du tout ! Elles ne pouvaient même pas voter ! L'Occident faisait sa propre promotion, s'auto-mythifiait, et nous, on croyait au mythe !

Le problème harki ne sera jamais un problème algérien. Il a une nationalité celle du général de Gaulle." Où en est-on dans ce dépassement du contentieux colonial, et des affres de la guerre d'Algérie ?

Le pouvoir algérien nous a trahis, s'il ne nous avait pas trahis nous ne serions pas là ! L'Algérie est un pays riche, nous n'avons aucune raison d'être là. Les gens qui sont partis en 1962, n'avaient que le projet de libérer le Pays pour pouvoir y vivre. Ils étaient fiers de ce Pays. J'imagine, que pour eux, c'était juste : on partait et on revenait... Le pouvoir algérien nous a donc bien trahis. Il a trahi le peuple algérien en général et son immigration.

Le problème Harki ? C'est les Blancs qui ont créé les Harkis, les Blancs ont créé le FLN. Tout ça, ce sont des produits du colonialisme. Les Harkis auraient dû devenir des français comme les autres. Je trouve incroyable qu'ils ne le soient pas ! Et s'ils ne le sont pas, c'est parce que ce sont des Arabes ! Le drame des Harkis, c'est qu'ils n'ont rien gagné. Ils ont perdu des deux côtés, et c'est un vrai drame, et on ne peut pas ne pas comprendre ce drame-là !

Ça ne veut pas dire que politiquement, je pourrais justifier d'avoir été Harki, là n'est pas la question, c'est que leurs enfants n'y peuvent rien et même de manière plus complexe, les Harkis eux-mêmes n'ont pas choisi forcément d'être Harki, la France a aussi obligé à être Harki !

LIRE AUSSI: Pierre Daum : "Sur les Harkis, il existe des idées reçues en France comme en Algérie"

Au "Je" de Descartes vous brandissez Allahou Akbar, qu'entendez-vous par là ?

C'est une philosophie. Ce qui m'intéresse dans Allahou Akbar, c'est de valoriser une formule qui vient de l'altérité radicale, et construite comme telle par l'Occident... c'est l'Islam. Ce qui est aujourd'hui, musulman, est l'opposé de l'Occident. Comme l'altérité radicale est considérée comme je n'ai rien-à-dire, je prends cette formule de l'altérité radicale, qui fait la plus peur : Allahou Akbar. C'est aussi une manière de dire bonjour !"

1: Le 08/06/2016 : "Dignité et fierté ! Bravo aux deux Palestiniens qui ont mené l'opération de résistance à Tel Aviv. #FreePalestine" )

2: "De l'oppression du peuple palestinien en général et d'un tweet en particulier"

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