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Sahara: Pourquoi Podemos ne pourra pas adopter des positions anti-marocaines

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POLITIQUE - Depuis la tenue des élections législatives espagnoles le 22 décembre dernier, les observateurs marocains et étrangers se demandent s'il y aura un changement dans la politique étrangère de Madrid à l'égard de Rabat au cas où le nouveau parti de gauche radicale Podemos - dont la popularité a été à la hausse ces derniers mois - formerait un gouvernement de coalition avec le Parti Socialiste espagnol (PSOE).

L'appréhension des observateurs découle de la position hostile de Podemos vers le Maroc par rapport au conflit du Sahara. Et pour cause. Les dirigeants de ce parti ont fait beaucoup de déclarations dans lesquelles ils ont exprimé leur soutien au Polisario et à l'établissement d'un Etat indépendant au Sahara.

Dans un article que j'ai publié le 21 décembre dernier (en anglais), la veille des élections espagnoles, j'avais prédit que le nouveau venu sur la scène politique espagnole serait forcé de changer ses positions hostiles à l'égard du Maroc au cas où il gagnerait les élections où il ferait partie d'un gouvernement de coalition.

Il n'aura pas fallu longtemps pour assister au changement des slogans grandiloquents de Podemos et de le voir abandonner son militantisme en faveur du Polisario. Dans la feuille de route que le parti espagnol a publiée la semaine dernière en vue de former un éventuel gouvernement de coalition avec le PSOE, la question du Sahara brille par son absence, alors que la question de la reconnaissance de l'Etat palestinien fait partie des premières priorités de politique étrangère des dirigeants du parti.

Comme je l'avais prédit dans mon article précité, le changement de position de Podemos à l'égard du Maroc ne dénote pas de sa bienveillance à l'égard de ce pays. Ce changement est plutôt dicté par les intérêts stratégiques qui lient le Maroc et l'Espagne et l'importance hautement stratégique que Rabat représente aux yeux des responsables espagnols de tous bords.

Pour mieux comprendre les raisons qui ont poussé Podemos à revoir ses positions à l'égard du Maroc et pourquoi il ne saurait adopter des politiques hostiles à son voisin du sud, il est nécessaire d'examiner la position des partis politiques qui ont gouverné l'Espagne depuis l'instauration de la démocratie en 1975 sur la question du Sahara.

Le Parti socialiste: de la défense du Polisario à l'adoption d'une position amicale envers Maroc

Aussi bien avant 1975, quand le PSOE faisait l'opposition au régime franquiste, que pendant les trois gouvernements qui ont accédé au pouvoir depuis la mort de Franco jusqu'en 1981, la position du Parti socialiste était ouvertement favorable à la thèse indépendantiste du Polisario. Conformément à son idéologie de gauche, le Parti socialiste était parmi les farouches défenseurs du droit des Sahraouis à l'autodétermination et à l'établissement d'un Etat indépendant au Sahara. Pendant toutes les campagnes électorales qu'il menait à l'époque, il n'avait de cesse d'exprimer son soutien au Polisario.

Cependant, immédiatement après son arrivée au pouvoir à la suite des élections législatives de 1982, le Parti socialiste a commencé à assouplir progressivement ses positions à l'égard du Maroc. Le Premier ministre socialiste de l'époque, Felipe Gonzalez, a même instauré une nouvelle tradition dans les relations entre l'Espagne et Maroc. Conformément à cette tradition, le Maroc est devenu le premier pays visité par tout nouveau Premier ministre espagnol après son élection.

Les dirigeants du Parti socialiste ne pouvaient pas faire autrement, compte tenu de l'interdépendance des intérêts économiques et sécuritaires entre les deux pays et des questions épineuses sur leur agenda bilatéral, en particulier la question de Ceuta et Melilla et le dossier de la pêche. Au fil des années et du renforcement des intérêts stratégiques liant les deux pays, le Parti socialiste a modifié sa position sur le Sahara et a adopté le principe de la neutralité positive.

Bien plus, Felipe González et José Luis Rodríguez Zapatero, les deux anciens dirigeants du Parti socialiste et anciens premiers ministres, sont devenus des amis du Maroc et parmi les plus ardents défenseurs du plan d'autonomie pour le Sahara que le Maroc a présenté au Conseil de sécurité en avril 2007.

Le Parti populaire suit l'exemple du Parti socialiste

Dans un changement semblable à celui du Parti socialiste, et alors qu'il avait maintenu pendant plusieurs années des positions anti-marocaines, en particulier au cours des deux termes de l'ancien Premier ministre, José Maria Aznar, le Parti populaire a modéré son ton hostile à l'égard du Maroc immédiatement après l'inauguration du Premier ministre sortant Mariano Rajoy en 2011.
Pendant les mois qui ont précédé les élections législatives de 2011, de nombreux observateurs avaient exprimé la crainte que les relations entre le Maroc et l'Espagne ne soient marquées par le même niveau de tension que lorsque Aznar était à la tête du gouvernement espagnol entre 1996 et 2004.

Cependant, il n'a pas fallu longtemps pour que Rajoy se rende à l'évidence que le Maroc est devenu un élément central de la politique intérieure et extérieure de l'Espagne. En conséquence, il a adopté la même approche suivie par son prédécesseur, José Luis Rodriguez Zapatero, et a plutôt cherché à renforcer les relations entre les deux pays.

Contrairement aux prédictions de certains observateurs, depuis lors, le gouvernement espagnol n'a pas pris de positions hostiles au Maroc sur la question du Sahara. Au contraire, il a suivi la même politique de neutralité positive adoptée par les gouvernements de Felipe Gonzalez et Rodriguez Zapatero. En outre, au sein du Groupe des Amis du Sahara, qui comprend l'Espagne, la France, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie, Madrid a joué un rôle important pour convaincre l'administration américaine de changer le langage du projet de résolution qu'elle avait présenté au Conseil de sécurité en Avril 2013, lequel visait à élargir les prérogatives de la MINURSO pour y inclure la surveillance des droits de l'homme au Sahara et dans les camps de Tindouf.

Au fil des ans, les relations maroco-espagnoles ont atteint un stade avancé de maturité qui les rend relativement à l'abri des changements politiques en Espagne. En d'autres termes, peu importe le parti qui détient le pouvoir dans notre voisin du nord, l'objectif de la politique étrangère de Madrid est de maintenir et de renforcer davantage ses relations avec Rabat.

L'arrivé de Podemos au pouvoir le pousserait à modifier sa position sur le Sahara

De même, si Podemos arrive au pouvoir par le biais d'une coalition avec le PSOE, ses dirigeants vont, sans aucun doute, réaliser la différence qui existe entre être un parti d'opposition et être à la tête d'un gouvernement. Compte tenu de la solidité des relations entre le Maroc et l'Espagne et leur interdépendance dans plusieurs secteurs vitaux, il est peu probable que Podemos continue à soutenir le Polisario de l'intérieur du gouvernement espagnol.

Comme ce fut le cas avec les partis traditionnels, Podemos ne devrait pas adopter des positions hostiles au Maroc. La réalité des relations entre les deux pays et le rôle que le Maroc est venu à jouer au cours des dix dernières années dans de nombreux domaines de la plus haute importance pour l'Espagne pousseront le parti à éviter de prendre des décisions qui pourraient causer une crise diplomatique entre Rabat et Madrid.

En plus des relations économiques entre les deux pays, en particulier l'importance du marché marocain pour l'économie espagnole et le fait que le Maroc est le premier client de l'Espagne en Afrique et dans le monde arabe, Rabat est devenu un partenaire stratégique et incontournable dans la politique sécuritaire de Madrid. Il y a une unanimité parmi les observateurs que le Maroc est devenu un élément fondamental dans la stratégie espagnole de lutte contre l'immigration irrégulière en provenance d'Afrique subsaharienne.

Ce rôle a augmenté suite à la formation du premier gouvernement de l'ancien Premier ministre, Jose Luis Rodriguez Zapatero, en 2004. Ce changement dans le gouvernement espagnol avait donné lieu à une amélioration significative des relations entre les deux voisins. Cette embellie s'était traduite par la promotion de la coopération sécuritaire entre Rabat et Madrid dans la lutte contre l'immigration irrégulière, le crime organisé et le terrorisme.

L'un des indicateurs de cette amélioration fut la décision du Maroc de renforcer le contrôle de ses frontières terrestres et maritimes avec l'Espagne. Cette politique avait abouti à une baisse sans précédent du nombre de migrants sans papiers qui cherchaient à atteindre la côte espagnole. Une des raisons qui expliquent le succès du gouvernement espagnol au cours de la dernière décennie dans sa lutte contre le phénomène de l'immigration clandestine est la coopération sérieuse du gouvernement marocain et sa mobilisation de ressources humaines et matérielles conséquentes à cet effet.

En plus de son rôle central dans la lutte contre l'immigration irrégulière, le Maroc joue un rôle plus important dans la lutte contre l'extrémisme et le terrorisme. Depuis les attaques terroristes qui ont secoué Madrid le 11 mars 2004, les deux pays se sont efforcés de renforcer leur coopération dans le domaine sécuritaire. Cette coopération s'est manifestée dans l'échange de visites au plus haut niveau entre les deux pays et l'échange d'informations entre leurs services de renseignement. Cette coopération a contribué au démantèlement de plusieurs cellules terroristes aussi bien en Espagne qu'au Maroc, et à déjouer un nombre important d'attaques terroristes.

Avec la menace croissante du terrorisme qui pèse sur la région à la suite de l'émergence de ce qu'on appelle l'État islamique (Daech), cette coopération a pris une autre dimension, d'autant plus qu'une proportion importante de Marocains qui sympathisent avec Daech vient du nord du Maroc, tandis que d'autres viennent de l'enclave de Sebta. Cette coopération a abouti au démantèlement de six cellules terroristes en Espagne au cours de la période comprise entre 2013-2014.

La meilleure preuve de l'importance centrale du rôle que le Maroc joue pour aider l'Espagne à lutter contre l'extrémisme et le terrorisme, sont les recommandations du think tank Real Instituto Elcano au gouvernement espagnol de maintenir la coopération avec le Maroc, qu'il considère de "grande importance pour l'Espagne".

Le rôle de premier plan que le Maroc joue dans la lutte contre le terrorisme a augmenté aux niveaux régional et mondial. Cette importance du Maroc aussi bien pour l'Espagne que pour le reste de l'Union européenne fut mise en exergue à la suite des attentats terroristes qui ont secoué Paris le 13 novembre dernier. Quelques jours après ces attentats, les services de renseignement marocains ont aidé les autorités françaises à identifier l'endroit où se cachait Abdelhamid Abaaoud, le cerveau présumé des attaques.

Tous les facteurs que j'ai cités sont à même de pousser tout nouvel arrivant au palais présidentiel espagnol à éviter de prendre des mesures qui pourraient nuire aux bonnes relations entre les deux pays. Alors que le Maroc est considéré comme l'un des piliers de la stratégie espagnole de lutte contre l'immigration irrégulière et le terrorisme, l'intégrité territoriale est une question existentielle pour le Maroc, comme que le roi Mohammed VI l'avait souligné lors de son discours prononcé à l'occasion du trente-neuvième anniversaire de la Marche Verte en novembre 2014.

Par conséquent, toute décision non calculée prises par Podemos au gouvernement pourrait forcer Rabat à reconsidérer sa coopération avec l'Espagne dans les domaines de l'immigration et le terrorisme. L'Espagne est consciente que le succès de sa stratégie dans ces domaines dépend en grande partie de la coopération et la bonne volonté du Maroc. Ainsi, toute décision marocaine de mettre fin à sa coopération avec l'Espagne, pourrait constituer une menace pour sa sécurité nationale.

Le meilleur exemple qui illustre cet état des faits est quand la Guardia Civil espagnole a arrêté et fouillé le yacht transportant le souverain alors qu'il se trouvait dans les eaux territoriales des enclaves de Sebta et Melilla en août 2014. A l'époque, le Maroc n'a pas protesté officiellement auprès des autorités espagnoles contre la fouille du yacht royal. Au lieu de cela, il a utilisé une des cartes dont il dispose dans ses relations avec l'Espagne.

Quelques jours plus tard, Rabat a décidé de fermer les yeux sur les centaines d'immigrés clandestins qui essayaient d'atteindre la côte espagnole à bord des embarcations de fortune. Cette décision qui a affolé la presse espagnole a débouché sur une augmentation alarmante du nombre de migrants irréguliers arrivant sur la côte espagnole. En l'espace de deux jours (11 et 12 août, 2014) au moins 1.409 immigrants clandestins réussirent à atteindre l'Espagne. Ce nombre représente 60% des immigrés clandestins qui étaient arrivés sur le sol espagnol au cours du premier trimestre de la même année, lequel n'avait pas dépassé 2.500 personnes. Cette hausse soudaine a poussé les autorités espagnoles à demander l'aide du gouvernement marocain.

Compte tenu de l'importance vitale que le Maroc revêt dans la politique intérieure et étrangère de l'Espagne, il semble peu probable que Podemos, au cas où il accéderait au pouvoir, prenne des mesures susceptibles de compromettre les relations stratégiques qui lient l'Espagne à son voisin du sud la Méditerranée ou qu'il maintienne son appui envers le Polisario.

Les Espagnols ont des préoccupations qui vont bien au-delà de la sympathie que ce parti pourrait sentir à l'égard des dirigeants du Polisario: vivre dans la sécurité, fournir des emplois aux chômeurs, lutter efficacement contre le phénomène de l'immigration clandestine et le terrorisme figurent parmi les principales préoccupations des Espagnols. Pour que le nouveau gouvernement espagnol puisse répondre à ces préoccupations, il aura besoin de maintenir de bonnes relations avec le Maroc.