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Non, je ne fête pas le 13 août

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TUNISIA WOMAN
ASSOCIATED PRESS
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Je reçois depuis quelques jours plusieurs invitations pour participer aux festivités relatives au 13 août. Structures étatiques, FNUAP, ATFD, CREDIF, UGTT, coalition des femmes et j'en passe.

Il est vrai que la plupart de ces associations continuent à profiter des dates symboliques comme le 8 mars ou le 13 août pour faire le bilan et surtout pour aller de l'avant.

Mais, si je n'ai pris part à aucune de ces festivités, c'est que faisant partie d'une génération qui s'est beaucoup intéressée à la question de l'égalité femme/homme, je me trouve aujourd'hui au point mort. Je suis désolée, excédée et désabusée.

Certain(e)s parmi vous, s'étonneront de cette ingratitude et de ce pessimisme que rien ne justifie. La femme tunisienne n'a pas à se plaindre, il faut juste regarder nos voisines ici et là qui peinent encore à décrocher le droit au travail ou encore à l'enseignement. Pourquoi seulement nos voisines? Il faut juste regarder nos amies européennes qui militent encore pour un salaire égal à travail égal.

Certain(e)s autres me rappelleront, cet acte courageux, cet homme courageux qui a aboli la polygamie, qui a fait que le mariage et le divorce soient une affaire civile, contrôlée par l'Etat loin des dictats familiaux et tribaux.

Certain(e)s me rappelleront également que, depuis plus de 60 ans, la femme tunisienne a fait du chemin, qu'elle a gagné des batailles. Celle de la constitution en est la preuve.

Oui, j'en conviens, nous avons gagné des batailles et non les moindres: Une constitution qui prévoit l'égalité entre les citoyens et les citoyennes devant la loi et dans les droits et obligations.

Une constitution qui met à la charge de l'Etat l'obligation de garantir droits et libertés aux citoyens comme aux citoyennes (article 21). Une constitution qui invite l'Etat à garantir la représentativité et pourquoi pas la parité des femmes dans les conseils élus (articles 34 et 46).

Une constitution qui met à la charge de l'Etat l'obligation de garantir l'égalité des chances quelle que soit la responsabilité et quel que soit le domaine. Et, une constitution qui met à la charge de l'Etat l'obligation de prendre toutes les mesures à même de mettre fin à la violence subie par les femmes.

Demander plus relèverait donc d'un confort intellectuel inapproprié ici et maintenant.
Et pourtant, je ne fête pas le 13 août.

Je ne fête pas le 13 août car je ne me reconnais pas dans le code de statut personnel. Je ne me reconnais pas dans une disposition juridique qui me considère comme la moitié d'une personne (article 93 comme exemple). Je ne me reconnais pas dans une disposition juridique qui voit en moi non pas une valeur mais un prix (La dot : articles 12 et 13). Je ne me reconnais pas dans une disposition juridique, qui dans mes rapports avec mon mari, me renvoie aux usages et à la coutume. Je ne me reconnais pas dans une disposition juridique qui méconnait toute notre réalité sociale, toutes classes confondues, en considérant le mari comme chef de famille. Je ne me reconnais pas dans une disposition juridique qui prévoit que mon mari me doit des aliments, oui oui des aliments, après la consommation du mariage (article 38).

Mais il n'y a pas que cela. Je ne fête pas le 13 août car depuis quelques années, on nous a obligées à faire des quelques acquis notre plafond de revendications. Parce qu'une femme tunisienne est encore privée de son droit le plus élémentaire: choisir la personne qui partagera sa vie en toute liberté et sans considérations de race, de langue et surtout de religion. Parce que dans sa vie professionnelle, une femme tunisienne atteint vite le plafond de verre. Celles qui arrivent à le briser, le font généralement aux dépens de plusieurs autres choses importantes dans leur vie.

Je ne fête pas le 13 août car dans mon pays, les femmes meurent encore en allant travailler, entassées comme du bétail, pour quelques dinars.

Je ne fête pas le 13 août car aucun des gouvernements qui se sont succédé depuis 2011, n'a pensé à la représentativité des femmes (je n'ose pas parler de la parité comme objectif) en dehors du politiquement correct et en dehors des calculs électoraux.

Je ne fête pas le 13 août car les partis de mon pays, "les modernistes" parmi eux, (les autres sont cohérents au moins) parlent des femmes, au nom des femmes sans trop laisser ces mêmes femmes parler au nom de leurs partis.

Je ne fête pas le 13 août car lorsqu'il est question de l'avenir de nos enfants et de notre pays, les studios de nos médias sont souvent meublés de costards...

Enfin, je ne fête pas le 13 août car notre pays, notre République, insiste encore pour garder les mains libres de tout accord international visant à éliminer toutes sortes de discrimination à l'égard des femmes. Notre République ne voit encore aucun mal à déroger à la CEDAW lorsque l'une de ses dispositions égalitaires présentera une contrariété avec l'article premier de la Constitution (lire ici avec l'Islam).

Alors, Mesdames, vous qui êtes toujours au premier rang. Vous qui êtes les véritables actrices du changement social. Vous qui avez encore du souffle pour mener toutes les batailles. Vous qui êtes l'esprit de cette nation, "montez à la tribune", je serai toujours à vos côtés mais sans fêter le 13 août.

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Les femmes tunisiennes en chiffres
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