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Créer, c'est résister

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TUNISIE THTRE
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En parlant de son film "Maintenant ils peuvent venir", qui n'est autre que l'adaptation cinématographique du livre éponyme d'Abderrazk Mellal, Salem Brahimi déclarait: "Le vrai propos du film, c'est ça: comment la barbarie s'installe dans une société et habite tout, même l'acte d'amour. C'est pour cela qu'on perd d'avance face à elle et qu'il faut la refuser en bloc. Si on commence à entrer dans sa danse, on est déjà perdus".

Cette barbarie dont témoigne le réalisateur qui a vécu l'horreur et l'atrocité de la décennie noire dans son pays, ne pénètre pas que l'acte de l'amour, elle s'insinue, doucement pour certains, amèrement pour d'autres, à notre vie quotidienne, taxée de mécréance, selon "les ministres de Dieu".

Et là la culture n'en est pas épargnée. L'affaire de la pièce chorégraphique "Fausse Couche" de Nejib Khalfallah n'en est que la parfaite illustration du désir latent, alimenté par le culte du retour de l'authenticité et de la pureté, de changer les modes de vie et les mœurs.

L'œuvre en question, qui reprend, dans la version du titre en arabe du spectacle de danse, une expression d'un verset coranique: "lhakom Attakathourou" a défrayé la chronique le vendredi 17 février 2017 par une plainte portée par le syndicat des imams et un huissier envoyé jusqu'à la salle du 4éme art pour décrocher les affiches du spectacle, suite à un post de Ridha Jaouadi, l'ancien imam de la mosquée Sidi Lakhmi à Sfax qui n'a guère cessé de nous bluffer par ses fatwas et les polémiques qui s'en suivent, surtout sous le laxisme, pour ne pas dire la complicité, de la Troïka, pendant ce que je nomme "le mandat noir" de la Tunisie.

Cette hostilité gratuite des islamistes à l'égard de la culture et des artistes et leur frustration n'est pas autant étonnante que la réaction du réalisateur, pour qui la solution ultime était de s'excuser et de changer le titre de son œuvre, l'objet de la grogne des imams, d'un autre titre dont la médiocrité me parait inégalable, artistiquement, ou la déclaration du ministre des Affaires culturelles, qui, selon Kapitalis, a renchéri "qu'il vaut mieux éviter l'amalgame et la provocation de certaines sensibilités ".

Monsieur le ministre, Monsieur Khalfallah: Je vous prie de répondre à une question qui me hante l'esprit: Qu'est ce que l'art, si ce n'est pas de la résistance face au zèle, de la folie face à la docilité, de la dissidence face au conformisme, de la critique face à l'omerta, de l'originalité face au panurgisme, ou du doute face au dogmatisme?

Ces islamistes que vous flattez, ou que vous craignez.. ont squatté la bibliothèque nationale pendant un laps assez étendu de temps, en nous empêchant d'y accéder, pour y étudier peut-être l'instauration de leur projet rétrograde -et pourquoi pas une théocratie, tant désirée, en Tunisie- ont détruit les œuvres artistiques à El Abdellia, ont saccagé une salle de cinéma pendant la projection du film "Ni dieu ni maître", ont condamné Ghazi Beji et Jabeur Mejri à 7 ans de prison pour un texte que l'un a publié sur Facebook et l'autre a partagé sur sa propre page.

Monsieur le ministre, Monsieur Khalfallah: En répliquant à la déclaration de Salem Brahimi, je vous affirme que la vrai victoire est dans les combats perdus d'avance mais menés jusqu'au bout.

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