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Une révolution dans l'indépendance algérienne

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"Un seul héros, le peuple", un slogan nationaliste qui a accompagné les années de la guerre de libération en Algérie (1954-1962). Plus de cinquante ans après, un autre slogan s'impose: "Une seule victime, le peuple". Voilà une contradiction qui nous renvoie à s'interroger et à relire les zones d'ombre qui ont marqué notre histoire contemporaine, et tenter de comprendre la polysémie du discours politique officiel qui a mené l'Algérie à un état de "paranoïa" et l'Algérien à une "sous-estimation".

Le roman "Les épices de la ville" (2013) de Hamid Abdelkader pourra nous apporter des éléments de réponse à quelques questions en suspens, relevant des raisons de l'échec de l'Algérie post-indépendante. Un roman partagé entre passé proche et présent aveuglé par l'incompréhension, un roman qui met à nu les différents conflits socio-politiques, internes et externes, qui ont suivi l'Indépendance, et qui se poursuivent jusqu'à ce jour.

Un roman courageux qui s'oppose au chauvinisme enraciné par le système, et qui peut remplacer tous les manuels scolaires, qui glorifient amplement le passé sans jamais poser la moindre question. La déception est le thème principal de ce roman. Le personnage de Messaoud par exemple représente brillamment la génération des maquisards trahis par l'Algérie indépendante.

Après sept ans passés au maquis, et une guerre féroce contre le colonialisme français, il s'engage, après le 5 juillet 62, dans une guerre fratricide, et se retrouve, au bout de chemin, cordonnier, isolé et abandonné. La guerre ne croit pas forcément aux héros, mais plutôt aux anti-héros.

Les deux protagonistes du roman Mahfoud et Barhoum reflètent partiellement le conflit du pouvoir algéro-algérien, un conflit qui oppose le modèle idéaliste au modèle opportuniste, qui s'est largement développé, a gagné du terrain, et vaincu les "romantiques", rêveurs d'une Algérie moderniste. Le roman s'ouvre sur un crime, l'assassinat d'une pied-noir, Mme Janet, par le jeune Barhoume, avant de rentrer, petit à petit, dans le climat de règlement de comptes qui a marqué la première moitié des années soixante, et se poursuit jusqu'au milieu des années quatre-vingt-dix, la montée de l'islamisme, et l'assassinat du fameux journaliste-écrivain Tahar Djaout.

Le roman est coloré du sang et de vengeance et la trame s'étend sur quarante ans d'accrochages politico-idéologiques, en passant par le coup d'Etat du colonel Houari Boumediène (1965), qualifié de "redressement politique" jusqu'à la période noire du terrorisme où de nombreux intellectuels se sont trouvés obligés de quitter le pays, et de s'exiler notamment en Europe. "Les épices de la ville" nous décrit aussi une Algérie qu'on aurait tous admirée, où musulmans, juifs et chrétiens cohabitent pacifiquement, où l'art et la littérature font partie du quotidien des petits gens. Entre amour et chagrin se lit le roman qui nous explique, en partie, comment l'esprit rural a dominé la capitale du pays, mettant la petite bourgeoisie intellectuelle dehors, la qualifiant de tous les maux de la terre: trahison, esclavagismes, etc.

A travers son dernier roman, Hamid Abdekader ouvre grand la porte pour une nouvelle relecture de l'histoire contemporaine de l'Algérie post-coloniale, et brise le silence sur les atrocités et les non-dits qui ont suivi l'an 1962, et la fin de l'ère coloniale.