LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Sébastien Boussois Headshot

La portée des législatives du 4 mai: L'armée de l'abstention

Publication: Mis à jour:
VOTE ALGERIA
RYAD KRAMDI via Getty Images
Imprimer

Un nouveau "Printemps algérien", démocratique cette fois, n'est pas encore pour cette année. La "vacance du pouvoir" du président Bouteflika n'en finit pas de créer à la fois de l'incertitude sur l'avenir de l'Algérie et de la lassitude de la part d'une population croissante.

Les élections législatives qui ont eu lieu en Algérie en mai dernier sont sans appel : comment envisager l'espoir et le renouveau quand seulement à peine, selon les chiffres officiels, 37 % des Algériens se sont présentés devant les urnes pour renouveler ses députés ? En 2012, ils étaient selon le gouvernement, encore 43 %. C'est bien le signe qu'un peuple tout entier se sent dans l'impasse et n'espère même plus à ce stade pouvoir influer sur le cours de sa propre histoire. Et pourtant, il s'est peut-être passé quelque chose : d'un désintérêt à une revendication, et si l'appel au boycott était pour la première fois devenu une arme au service d'un peut-être futur candidat à la fonction suprême "le jour où " ? Qu'en faire ?

Une élection dans un cadre démocratique peut bousculer le destin d'une nation : il ne suffit pas d'un homme uniquement, mais d'un courant global de modernisation, de réformisme, de transformation politique profonde, d'action d'une société civile efficace, qui permettent sur la longueur à l'ensemble de la société de reprendre les rennes de sa propre vie. Quid de ce pays qui semble sclérosé par un pouvoir immobile ? Une impasse qui laisse songeur à un moment stratégique pourtant pour l'Algérie si elle ne veut pas rater le coche du XXIe siècle malgré déjà plusieurs décennies de retard. Le pays doit se retrouver avec lui-même, avant de se réarrimer dans le concert régional des nations, et peser ensuite à l'échelon mondial.

Ce désaveu croissant à l'égard des élections est un classique du genre dans un pays, qui ne veut plus croire à une transition possible rapidement. Combien de jeunes pensent que de toute façon "les élections ne changeront rien" ? Combien pensent que le 4e mandat d'Abdelaziz Bouteflika n'en finit pas de finir, et qu'il faudrait commencer par en finir avec le monopole effectif du FLN, malgré la profusion de partis, pour espérer un renouveau dans le politique ?

Le FLN ne laisse pas de fenêtre d'opportunité depuis 1962. Lorsqu'il a ouvert le champ au multipartisme, la victoire du FIS (Front Islamique du Salut) en 1991 et l'invalidation des élections ont conduit à cette tragédie que nous connaissons tous et que fut la décennie noire. Près de 100 000 morts plus tard, le pays est-il fait pour réenvisager l'ouverture politique ? Oui mais le pouvoir a tout intérêt à faire croire le contraire.

Au milieu d'une myriade de candidats, le seul personnage d'État à avoir prôné le boycott des élections, c'est Ali Ben Flis. Chaque candidat qui a essayé lors de présidentielles s'est bien sûr cassé les dents, lui compris. Le candidat principal à l'élection suprême en 2004 et 2014, Ali Ben Flis, ancien premier ministre et ministre de la justice donc, arrivait en 2014, avec 12,2 % des votes, le plaçant second derrière Bouteflika.

Longtemps secrétaire général du FLN, et n'ayant de cesse par la suite de dénoncer les fraudes électorales, il décida de créer son propre parti en 2015, Talaie El Hourriyet et devenir dans un premier temps une force d'abstention peut-être utilisable à terme. A ceux qui lui reprochent d'avoir profité et servi le système pendant des années, il s'en défendait dans une interview donnée le 24 mai 2017 au site Mediapart : "Je suis arrivé à des responsabilités politiques par le biais du militantisme dans le domaine des droits de l'homme (...) Ensuite dans mon parcours politique personnel qui s'étend sur 40 ans je n'ai occupé des fonctions officielles que pendant 6 ans alors que j'ai passé 14 ans dans l'opposition (...) Enfin, dans chacune des responsabilités qui m'ont été confiées, je me suis efforcé de faire avancer la cause de la justice, de la modernité, de la rénovation et des réformes".

Ben Flis n'est pas un militaire et a créé la première ligue indépendante de défense des droits de l'Homme du pays. Devenu premier Ministre après la décennie noire, il invitait même, toujours dans cette interview, à revoir le programme modernisateur et réformateur de campagne qu'il avait rédigé pour Bouteflika et dont il déplore l'absence de suite depuis qu'il a quitté ce poste : " Au fil du temps, je ne partageais plus avec cet homme de pouvoir ni la conception de l'État, ni la manière d'exercer le pouvoir ni la façon de diriger les hommes".

Dans ce brouillard politique qui stagne au dessus du pays, le résultat des législatives du 4 mai dernier a conduit à l'énième victoire du FLN, mais qui a tout de même perdu 60 sièges sur les 224 dont il disposait en 2012. Alors que les pays européens votent l'alternance souvent même par principe, l'Algérie est embourbée dans le mythe sans fin d'un FLN qui s'est débarrassé de la colonisation et de l'occupant français.

Ali Ben Flis, a pris ses distances depuis bien longtemps avec le pouvoir mais il peine souvent à voir changer son image. Il n'a de cesse pourtant de dénoncer le régime, ses atteintes aux libertés, ses erreurs dans le domaine économique et social. Au coeur de cette déshérence politique et de cette inertie, un électorat perdu par près de 93 partis atomisés, qui se sont présentés tout de même en mai dernier pour cautionner les élections en obtenant pour une majorité à peine 1 voire 2 sièges.

Vainqueur avec 164 sièges, le FLN est suivi du Rassemblement National Démocratique qui comptabilise 100 sièges, puis loin derrière les Mouvements de la Société et de la Paix avec 33 sièges, et 19 députés pour le Rassemblement de l'Espoir pour l'Algérie. FLN et RND forment l'alliance présidentielle au pouvoir. Les islamistes eux sont éclatés en deux camps et tentaient de se refaire une santé après leur cuisant échec de 2012 où ils ne totalisèrent que 60 sièges. Pour certains, fait non négligeable, les partis islamistes gardent une certaine virginité, notamment auprès de ceux qui contestent le pouvoir "voleur".

Autrement posé, est ce que quelque chose s'est joué ou au moins enclenché lors de ces élections ? Ce qui est sûr, c'est que le taux de participation des électeurs n'a jamais été aussi bas. C'était la plus grande inquiétude du gouvernement : avoir l'air illégitime et s'y accrocher. Faut-il y voir un lien avec l'appel au boycott de Ben Flis ? Probablement en partie car le taux d'abstention s'est encore accru, avec des chiffres officieux probablement en dessous des 20 %. Et c'est tout de même un personnage important qui a appelé à ne pas se déplacer même s'il ne fait montre à l'heure actuelle de sa volonté ou non de se présenter lors des prochaines présidentielles. Devenu en effet un des porte-étendard de la défiance face au pouvoir de Bouteflika, Ben Flis prenait le

risque d'être marginalisé de la vie politique. Rien n'est moins sûr finalement, même si la fameuse Instance de suivi et de coordination de l'opposition (ISCO) dont il fait bien sûr partie, a pris un coup, de par la participation à l'élection d'autres partis qui en étaient membres.

Invitant les Algériens à envisager le changement avec le temps et avec calme, Ben Flis n'a pas encore totalement séduit. Inquiet de l'appel au boycott, qui était un signe plus fort de révolte qu'une participation fantoche au scrutin, le pouvoir s'est organisé contre la campagne de Ben Flis en lançant une contre-offensive médiatique extrêmement violente.

Suscitant aussi la réaction de blogueurs, de jeunes, d'internautes qui ont cartonné avec des clips soutenant l'abstention, le président de Talaie El Hourriyet a donc bien représenté un danger pour que le pouvoir prenne le temps de riposter. Ce chiffre inédit d'abstention électorale est-il juste un signe de lassitude et d'exaspération face à un régime déliquescent, avec un président quasi absent de la scène publique, où est-ce un blanc-seing pour qu'un homme providentiel ou non surgisse ? Si l'on fait le lien entre l'appel de Ben Flis et son boycott avec ce taux de 37 % d'électeurs s'étant déplacé, c'est aussi parce que le ministère de la communication a demandé aux médias de ne pas faire la promotion de ceux qui appelaient au boycott : entendons bien le seul, le parti Talaie El Hourriyet, le parti de Ben Flis.

Mais Ben Flis avait appelé au boycott depuis le 7 janvier 2017, laissant le temps aux Algériens d'intégrer au minimum ses arguments ou de de désintéresser encore plus de la politique. Car le pouvoir se garde bien de dire qu'en réalité ce n'est probablement que 14 % du corps électoral qui se serait déplacé pour voter.

Un bilan électoral que le pouvoir rejette: pourtant le désintérêt des Algériens pour les élections est le plus petit dénominateur commun qui semble unir jeunes et vieux, urbains et ruraux, catégories diverses de la population. Le second est la paupérisation de la population, la montée des prix, et la montée du nombre d'Algériens qui semblent plongés dans la crise. Chute du prix du pétrole, fin de l'ère tout puissante de la rente pétrolière, baisse des importations pour équilibrer la balance commerciale mais faire monter les prix des produits les plus rares et demandés. Les élections sont censés être un espoir dans un pays démocratique. Mais là, comment répondre aux besoins urgents des Algériens ?

La montée de la précarisation de la société peut-elle conduire à un mouvement qui conduirait à une libéralisation de la politique comme ce fut le cas dans certains pays voisins ? Difficile à imaginer à ce stade. Le Printemps algérien a déjà eu lieu et les Algériens le redoutent, dixit l'histoire tragique des années 2000. Lors de la visite de la mission d'expertise électorale en 10 avril 2017 au siège du parti Tailae El Hourriyet, Ben Flis s'est offert une tribune à l'international.

Ce dernier a pu expliquer à ces 4 experts, chargés uniquement des questions techniques du processus électoral, les raisons de son appel : ce scrutin en l'état n'apporterait aucune solution à la situation économique et sociale du pays, le problème récurrent dans le pays d'absence d'élection véritablement libre. Sans bouleversement politique, l'Algérie serait condamnée : questions de sécurité, questions économiques, cohésion sociale, problèmes de diversification de l'économie, thématique des droits de l'homme.

L'incertitude sur l'avenir de Bouteflika et la force de l'abstention pourraient-elle permettre à Ali Ben Flis de peser lorsque de nouvelles élections présidentielles seront annoncées, par le fait de la loi ou en cas de force majeure ?

Encore faut-il comprendre le processus des faiseurs de roi dans le pays. Face au risque permanent de défaillance de la présidence de la République, tout est stratégie. Ce sont les "décideurs" comme les appelait l'ancien président Boudiaf qui portent un candidat choisi, Le candidat. Celui-ci est porté et soutenu par l'administration, les syndicats, les oligarques, la diaspora, les intellectuels.

Chacun a son rôle, notamment l'armée qui avait soutenu Ali Ben Flis en 2004 alors que le Département du Renseignement et de la Sécurité soutenait Bouteflika. Une partie des généraux avait finalement rallié le président en place car Ben Flis a l'époque passait encore trop pour un intellectuel, trop scrupuleux, n'ayant peut-être pas encore la poigne suffisante pour diriger un pays comme l'Algérie. Depuis, le pays s'est recomposé et surtout affaibli. Si le seul avantage comparatif du pays par rapport à ses voisins et le reste de la région est sa lutte contre le terrorisme islamiste, la multiplication des candidats potentiels, la déconnexion du peuple avec le politique, ont fragilisé un possible retournement au bénéfice d'un seul homme.

L'influence d'une armée divisée rend les choses plus incertaines encore ; d'un côté une armée jeune qui a profité de la modernisation récente voulue par l'État-major et de l'autre l'ancienne armée qui a fait la guerre civile et est marginalisée depuis la lutte efficace contre le terrorisme.

Aujourd'hui, le président de Talaie El Hourriyet, pourrait à la fois surfer sur son "succès" électoral, en jouant prudemment une conquête progressive de la classe politique algérienne, au-delà des partis voir tous partis confondus, et de se faire une image de sage qui pourrait se présenter à un moment, au bon moment, comme "le recours" que le pouvoir, l'armée, les renseignements, les oligarques, viendraient chercher pour « sauver le pays » de la dérive après la disparition de Bouteflika.

Ce statut d'intellectuel et de sage, s'il poursuit sa route, l'éloignerait alors des autres candidats inamovibles que sont Amrouche et le technocrate Benbitour. Pourrait-il craindre du polémique Rachid Nekkaz, homme d'affaires millionnaire grimpant ayant renoncé à sa nationalité française pour se présenter à la présidentielle de 2014, connu en France pour avoir réglé les 1200 amendes de femmes ayant porté le burkini dans l'hexagone, condamné pour avoir acheté un parrainage lors de sa candidature à la présidentielle française, et qui a à peine 46 ans ? Connu en Algérie pour ses marches à travers le pays et pour aller au contact directement des Algériens, il est aujourd'hui à la tête du MJC, le Mouvement pour la Jeunesse et le Changement, qui n'a même jamais pu se présenter aux élections pour irrégularités et d'autres affaires.

Le 13 mai dernier Ben Flis déclarait d'ailleurs au Matin : "Le 4 mai a été un véritable acte d'auto-détermination citoyen. Les abstentionnistes ont formé le parti le plus puissant et le plus représentatif du pays avec 15 millions d'adhérents. Si ce parti pouvait être représenté il aurait pourvu l'intégralité des sièges de la future assemblée, il aurait formé le gouvernement à lui seul et il aurait disposé de la majorité plus que qualifiée pour réécrire la Constitution comme il le veut".

Rester à cristalliser ces attentes et désespoirs en un véritable projet viable d'avenir pour tout le pays et la majorité de ses composantes.

La rédaction du HuffPost Algérie n'est pas responsable des opinions exprimées par ses contributeurs de contenus et ne partage pas nécessairement leurs opinions. Les contenus créés par des tiers sont sous la seule responsabilité de ces tiers.

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.