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La "radicalisation" de la jeunesse, la nécessité d'un règlement politique euro-méditerranéen

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Stringer . / Reuters
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Si l'on a tendance à se focaliser sur les processus de radicalisation de centaines de jeunes en Europe, on en oublie que ce sont avant tout des jeunes maghrébins, qui fournissent une bonne partie du gros des troupes dans les départs vers l'État islamique. Et tout particulièrement la Tunisie.

Il y a en effet près de 3000 Tunisiens actuellement en Syrie, atteignant la première place du podium sur près de 12000 et parmi 81 pays. C'est bien sûr énorme et devant les Saoudiens (2500) et les Marocains (1500). Comment l'expliquer d'autant qu'elle concerne avant tout les jeunes bien évidemment?

Medhi Jomâa, ancien premier ministre tunisien entre 2014 et 2015, s'exprimait le 28 septembre 2016 dans une conférence organisée par le Club de Madrid à Bruxelles, et intitulé "Preventing Violent Extremism: Leaders telling a different story": "La radicalisation de nos jeunes est un sérieux problème et ne doit pas se traduire uniquement en termes sécuritaires mais nous devons réfléchir à des solutions avant tout économiques, sociales et culturelles".

La jeunesse tunisienne est en effet très mal. Un article dans Leaders.com tentait d'apporter des éléments de compréhension: "L'engouement des jeunes tunisiens pour le départ au jihad en Syrie trouve son explication dans plusieurs facteurs socioéconomiques et idéologiques. Les fortes campagnes d'endoctrinement propagées dans les mosquées, accompagnées de mirobolantes incitations et relayées par des réseaux de prise en charge, ont longtemps fonctionné librement sans la moindre mise en garde de la part des autorités. Visant des jeunes fragilisés par l'échec scolaire, le chômage, l'obstruction des perspectives, la complexité des relations familiales et le questionnement identitaire et religieux, elles ont réussi à faire partir des milliers de jeunes, voire des couples, vers la Syrie". C'est tout là tout le drame du monde arabe: sa jeunesse en mal d'inspiration et de perspectives!

Il faut bien dire qu'il peut paraître de prime abord paradoxal en se penchant sur les chiffres, de voir que la Tunisie toujours considéré comme un laboratoire des transitions démocratiques dans le monde arabe et un modèle de succès d'une révolution issue des "Printemps arabes", puisse générer autant de désillusions chez les jeunes prêts à partir.

Pourtant, on se souvient tous des attentats du Bardo en mars 2015 avec 24 morts, de Sousse fin juin 2015 faisant 38 morts, ou de Ben Guerdane faisant près de 50 morts, tout trois commandités par le terroriste et chef opérationnel de Daesh en Libye, Nourredine Chouchane.

Combien de nouveaux Bouazizi, en référence à Mohamed Bouazizi vendeur ambulant qui s'est immolé par le feu en décembre 2010 par désespoir de sa situation économique, sont dans l'impasse aujourd'hui en Tunisie?

C'est bien sûr entre autres le résultat de cinq années catastrophiques post-révolutionnaires en matière économique et sociale, qu'aucun gouvernement n'a eu la capacité d'améliorer.

Les conditions des jeunes sont pires qu'en 2011, et nous ne sommes pas à l'abri de nouvelles flambées de violence de leur part et de manifestations de désespoir comme ce fut le cas donc de Mohamed Bouazizi qui déclencha indirectement en 2010 la révolution.

Certes, la démocratie s'installe mais le chômage d'une part et le poids de la dette publique d'autre part atteignent des sommets. Avant 2011, le pays avait une relative autonomie financière; désormais elle est à la merci des institutions internationales qui ont généreusement arrosé le pays tout en l'entraînant dans la spirale de l'endettement.

Bilan: difficile de promettre un avenir tout rose aux jeunes Tunisiens. Il n'est donc pas à exclure que beaucoup s'en vont encore par idéalisme vers la Syrie, ce qui s'est davantage tari côté européen.

L'Europe est touchée de plein fouet par ce fléau au même titre mais à des degrés divers. Gilles de Kerchove, coordinateur pour l'Union Européenne de la lutte anti-terroriste renforçait cette idée lors de cet événement à Bruxelles en précisant "que c'est avant tout un problème de jeunes qui ont tous moins de trente ans et qui ont un problème de testostérone". L'expression peut faire sourire mais elle met en balance la puissance post-adolescente de vouloir s'offrir un avenir radieux et le mur d'incompréhension qui s'offre à eux très rapidement avec ou sans diplômes face au politique qui les néglige.

La solution contre la radicalisation doit s'inscrire désormais dans une perspective euro-méditerranéenne puisque les problèmes sont presque les mêmes. A mêmes problèmes, mêmes solutions? En tout cas, l'emploi et le chômage des jeunes doivent être la priorité des politiques européens et maghrébins.

Que fait-on actuellement en Europe? Un grand plan européen a été lancé en 2015 pour appuyer les États et lutter contre le terrorisme et parmi ces mesures, une grande place accordée à la prévention. Elle passe par l'éducation, la formation, et la sensibilisation aux dérives de l'islam.

Côté français par exemple, des organisations plus ou moins anciennes se penchent sur ces questions depuis des années comme l'association niçoise Unismed, missionnée pour former le personnel pédagogique, éducatif et social de près de 2/3 des départements français à la radicalisation des jeunes et à la compréhension géopolitique de ce qui se joue au Moyen-Orient.

Côté belge, des organisations de mamans de jeunes partis et morts en Syrie, tentent de partager leur expérience malheureuse et de proposer des solutions contre la radicalisation comme SAVE Belgium, par exemple, dirigée par Saliha Ben Ali.

Les programmes européens existent: parmi eux, le programme RAN, Radicalisation Awareness Network qui intervient au niveau local en prévention, implication de professionnels de première ligne, en développant des approches multi-institutionnelles. Mais également TerRa (Terrorism and Radicalisation) qui vise à soutenir les agents de première ligne en contact avec les groupes vulnérables à la radicalisation, soutenir les victimes du terrorisme et les anciens radicaux, intégrer au Programme de citoyenneté européenne des connaissances sur ces phénomènes afin de sensibiliser les étudiants des lycées et universités, et enfin conseiller les gouvernements européens.

Il existe également des programmes nationaux qui concernent aussi bien le Pakistan, que le Nigeria, Israël ou la Tunisie. Le programme Taysir Micro-Finance Greenfield a été lancé en 2012 avec un budget de 9,17 millions d'euros à destination jusqu'en 2018 des communautés les plus vulnérables à la radicalisation. Le programme, via une institution de micro-financement, soutient les populations pauvres en matière d'éducation financière et en soutien à leurs activités économiques afin qu'elles ne basculent pas dans l'économie parallèle, terreau fertile à la radicalisation. Le gros du projet se passe en zones rurales, là où il n'existe aucun soutien national à ces populations.

Il faut aller plus loin et privilégier l'économique et le social afin de lutter contre les injustices ressenties et/ou réelles. Qu'est-il actuellement fait ou prévu du côté tunisien? Après les attentats, près de 700 opérations contre des terroristes "présumés" ont été effectuées dans le pays.

Le jeune de l'attentat de Sousse était connu depuis trois ans des services. Et après? Mêmes difficulté qu'en Europe à les suivre à la trace. On semble bien démuni aussi en Tunisie, notamment en terme de prévention. Des associations appellent à une sensibilisation via les programmes scolaires, en vain.

Au-delà des exemple tunisien et français, quelle collaboration euroméditerranéenne peut être réalisée pour que des pays comme la France, la Belgique, le Maroc, la Tunisie, puissent activement œuvrer ensemble pour régler durablement le problème des jeunes à la dérive en proposant du solide, de la formation, de la sensibilisation, de la citoyenneté et de l'emploi?

Dans une recension du dernier ouvrage de Rachid Benzine, "Nour pourquoi n'ai-je rien vu venir?" (éditions du Seuil, Paris, 2016), nous rappelions que "le savoir des travailleurs sociaux a toujours été de nous faire comprendre qu'avant l'enfant dangereux, il y a l'enfant en danger à protéger. Egalement que la responsabilité est conjointe entre la famille et les pouvoir publics" .

La cellule familiale ne peut pas tout surtout dans les milieux précaires et plus les jeunes grandissent, "plus ils avancent en âge, plus leur quête existentielle de liberté et leur besoin d'autonomie convoquent une action publique préventive capable d'adaptation. La prévention des négligences parentales au plus jeune âge est bien balisée par les psychologues et le champ de la santé mentale au Nord comme au Sud de la Méditerranée. Mais la prévention de la malveillance des groupes sociaux qui entourent et se disputent l'influence sur l'adolescent est encore un chantier totalement neuf pour les politiques sociales aussi bien en Afrique qu'en Europe".

La question tragique de l'allongement du passage de la formation à l'emploi stable, la question du chômage structurel des jeunes sont aussi des facteurs nécrosants qui sont autant endémiques en Europe que dans le bassin méditerranéen.

Doit émerger une vraie politique proactive: quand on sait que les moins de 25 ans sont près de 60% au sud, cela doit désormais être une priorité nationale et internationale par la voie des coopérations euro-méditerranéennes notamment dans le domaine de l'éducation, de la culture et de la participation à la société civile pour créer des formes nouvelles d'employabilité autrement que sous le seul modèle de l'emploi salarial qui tend à s'essouffler.

C'est la rôle que se donnent la Fondation Anna Lindh et plusieurs activités de l'Union pour la Méditerranée. (UPM). C'est ainsi le cas du programme Med4job qu'il faut continuer d'étendre dans une politique volontariste vers une jeunesse non privilégiée. La concertation Euromed est cardinale pour développer les pôles d'excellence et d'attractivité et ainsi éviter une fuite des cerveaux au nord ou dans les seules mégalopoles du Sud, et une fuite des esprits échauffés vers l'est vers les zones de guerre. N'ayons pas peur de dire que la paix dans nos régions est probablement à ce prix-là!

Découvrez le livre de Sébastien Boussois et d'Asif Arif: "France Belgique la diagonale terroriste" aux Éditions la Boite a Pandore, Bruxelles, octobre 2016

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