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Posture pro et anti-sioniste d'intellectuels algériens en blocage ou décalage paradigmatique

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Pour subsister et demeurer dans le moule de la bonne croyance, de nombreux intellectuels algériens ont véhiculé ou continuent à proroger les invariants idéologiques de la post-indépendance, rien de moins qu'un prêt-à-penser niant l'existence d'İsraël et une pluralité culturelle encore révoquée avec l'article "51" de la Constitution du 07 février 2016.

L'alinéa en question répercute l'anti-cosmopolitisme institué par les rédacteurs du Programme de Tripoli (mai-juin 1962) et conforte le paradigme de renouveau dans l'authenticité que le président Abdelaziz Bouteflika explicitera à la Sorbonne le 18 décembre 2003 (jour marquant la fin de la vaste "Saison" Année de l'Algérie en France) dans l'optique de recouvrer le capital symbolique perdu dès "Octobre 88" au profit du Front islamique du salut (FİS).

Si l'une des conditions requises de la Concorde civile signée en 2000 stipulait le retrait du paysage politique de centaines de djihadistes soupçonnés de crimes de sang, des prédicateurs cathodiques interviennent pourtant à leur guise sur des chaînes anormalement accréditées, ce qui contredit la campagne de déradicalisation et conforte l'hypothèse que ces prêcheurs servent le système rentier d'un régime militaro-industriel qui manie ponctuellement les leviers de leur modération ou des semonces incendiaires, fait semblant de proscrire un marché informel aux mains d'un clan de prédateurs défendant les intérêts de multinationales desquelles ils perçoivent et/ou partagent commissions et rétro-commissions.

Devant une telle "mafia-politico-financière" aux prérogatives réglées sur le calendrier des transactions interlopes, acoquinée à quelques lobbies et réseaux d'influence gérant directement ou via des prête-noms des périodiques propagandistes, la marge de manœuvre des auteurs et créateurs reste sous embargo conceptuel. Soit ils se crispent sur les idéaux post-fanoniens de la désaliénation, continuent en cela à revendiquer, à travers donc un renouveau dans et par l'authenticité culturelle, cultuelle ou révolutionnaire, un substrat atavique les singularisant vis-à-vis de l'algérianisme littéraire et pictural, du wahhabisme, de l'uniformisation consumérisme ou du marchandising mondialisé, soit ils coupent le cordon ombilical qui les retient à la mamelle providentielle, aux schémas tiers-mondistes et anti-impérialistes, à l'avant-gardisme contestataire ou à l'internationalisme prolétarien et se voient reprocher leur accointance avec des ennemis séculaires, comme par exemple l'État Juif.

Le dilemme a pour conséquence directe et fâcheuse l'acceptation tacite du statu quo ambiant conduisant à l'aporie critique d'une intelligentsia démissionnaire ou astreinte à composer avec sa réalité socio-culturelle. Lorsqu'Omar Belhouchet, le directeur du quotidien El Watan, avançait au sein du journal Jeune Afrique du 23 janvier 2015, et au sujet des caricatures de Mahomet, ne pas les avoir publiées « (...) car nos lecteurs sont dans leur grande majorité musulmans (...), nous n'avons pas le droit de toucher (à leurs) sentiments », il prenait certes en compte la loi algérienne qui « (...) interdit la représentation du prophète et le blasphème », protégeait ses chroniqueurs, éditorialistes et pigistes d'une quelconque fatwa, se pliait aux restrictions inhérentes à la "Réconciliation nationale" mais situait aussi la frontière à ne pas dépasser, frontière qui restreint l'élargissement d'un monde de l'art où la notion même de transgression s'appréhende difficilement en rapport ou fonction des clôtures religieuses et politiques.

C'est ce que démontrera l'ajournement puis le refus de l'exposition Drapeau ostentatoire proposée dès août 2014 à la ministre de la Culture, Nadia Cherabi Labidi. İnvitant des plasticiens à esthétiser différemment l'emblème national, comme l'auront précédemment fait des plasticiens américains et marocains avec le leur, son énoncé revenait sur l'arrêté municipal que Christian Estrosi entérinera le 30 juin 2014 afin d'empêcher les supporters algériens de brandir à Nice le fanion de leur équipe favorite en compétition pendant la Coupe du monde de football au Brésil.

Cette part discursive fut réfléchie dans le but de prouver qu'un langage proprement artistique pouvait s'affranchir en Algérie de celui de la culture politique, se recourber sur son corpus même s'il fut réclamé à des protagonistes de diversifier iconographiquement la bannière nationale à l'occasion du soixantième anniversaire de l'insurrection armée (1954-2014).

Le projet se présentait comme une espèce de grand test sur la levée d'un tabou puisqu'il est convenu que rien ni quiconque ne peut porter atteinte à une armoirie voulue inviolable. Le veto prononcé sur sa banalisation graphique confirmait que les gardiens du temple n'étaient toujours pas disposés à l'émanciper des sacro-saintes constantes nationales ("thawabit el wataniya" ou "ettawabite el watania") et certifiaient une mesure conservatoire qui convoquait par ailleurs la question : comment et à partir de quels critères esthétiques ou curseurs subversifs situer en Algérie la notion controversée d'artiste de génie ?

En montrant dans le long métrage El Wahrani (L'Oranais) deux chouhada en train de boire du vin en compagnie de femmes, Lyes Salem tentera de desserrer les nœuds gordiens là où de nombreux mandatés de son domaine de prédilection ont eu tendance à glorifier la Guerre de Libération nationale, mais subira les foudres de la "Famille révolutionnaire" et d'un Cheikh Chamseddine bannissant une œuvre jugée « Satanique et insultant (car) comparant des héros à des délinquants et portant de graves atteintes à l'islam, à la Révolution algérienne et à l'honneur des moudjahidine. ».

Le cinéaste connaîtra une seconde tourmente lorsqu'il voudra projeter le film au Festival méditerranéen d'Ashdod (localité israélienne). Le 27 mai 2015, le directeur de l'Agence algérienne pour le rayonnement culturel (AARC) exprimait sa désapprobation, l'engagement du franco-algérien dévoyant selon lui l'image planétaire de l'Algérie. Aussi, réclamera-t-il in fine à l'incriminé de se retirer de la dite manifestation, ce qu'il fera en rentrant dans les rangs, cela d'autant plus vite que l'argentier Yacine Laloui l'avertissait d'une faute politique compromettant la concrétisation de ses futures productions.

Nouveau ministre de tutelle, Azzedine Mihoubi accentuera l'intimidation en précisant que puisque l'Algérie ne possède pas de relations diplomatiques, commerciales, culturelles ou même sportives avec "Un État sioniste colonisateur et meurtrier qui jouit allègrement d'une impunité internationale", le réalisateur n'avait pas à affecter "(...) la sensibilité des Algériens qui vouent un attachement indéfectible à la cause palestinienne". Son obligatoire revirement révélait en filigrane le degré de renoncement d'acteurs du champ intellectuel soumis au rejet de l'État Hébreu et parallèlement à cette autre interrogation : quelle position tenir en regard à l'occupation israélienne des territoires palestiniens ?

Le metteur en scène Merzak Allouache répondra à sa manière en livrant sa Madame courage à la 31e édition du Festival international du film d'Haïfa (du 26 septembre au 05 octobre 2015), en ignorant donc les axiomes officiels et autres ultimatums anti-israéliens. Acculé dans le coin des renégats par les membres du mouvement "Boycott, désinvestissement et sanction" (BDS), l'auteur d' Omar Gatlato fut inculpé de « (...) compromission avec l'entité sioniste » puis vilipendé le 30 septembre 2015 à travers un article à charge du journal en ligne Algérie Patriotique affirmant qu'il conservait des relations avec la communauté cinématographique juive de France. Le "traître à la Nation" assumera malgré tout le choix liminaire, décidera de faire de chaque tournage « (...) un acte de résistance » contre « (...) l'autoritarisme (et son) cortège de pressions et d'injures », une caporalisation datant du Parti unique, ainsi que les musèlements d'un artiste sommé, telle une brebis, de marcher dans le sillage du troupeau, de ne pas « (...) franchir les lignes imposées par les diktats fluctuants de la bureaucratie ».

Contrainte de subir les habituelles oukases et poussée à suivre les balises volontaristes énoncées à la faveur des damnés de la terre, l'intelligentsia locale n'ose plus bousculer les doxas et interférer dans les failles idéologiques pour injecter du sens, tempérer le climat de haine ou encore effectuer de nécessaires mises au point, comme celle entreprise par Smaïn Laacher après qu'un hôte de l'émission Répliques du samedi 10 octobre 2015 (diffusée entre 09 et 10 heures du matin sur la radio "France-Culture") ait soutenu, au nom de l'universitaire strasbourgeois, que « L'antisémitisme on le traite en Algérie avec le lait de la mère ».

Entretenant l'idée d'un ressentiment viscéral envers l'entité hébraïque, l'assertion alimente le postulat de sa persécution permanente, participe à une stratégie de nazification du spicilège coranique, consiste à départir l'Occident de la responsabilité de l'holocauste de façon à refourguer l'innommable Shoah à des arabo-musulmans dont les instances religieuses se ligueront contre l'athéisme de Rachid Boudjedra, un écrivain qui raillera à son tour Boualem Sansal parce qu'il ira se « (...) prosterner devant le Mur des Lamentations ».

İnterviewé par le tabloïd El Watan, le non-conformiste se plaindra le 31 mars 2016 «(...) de mots particulièrement durs » le pointant du doigt en tant que « (...) mercenaire de la plume, agent stipendié de l'étranger, opportuniste sans scrupule, antinational, traître à la cause arabe, ennemi de l'islam...». Les attaques à son égard germeront surtout après la parution en 2007 de l'ouvrage Village de l'Allemand (accusé d'apporter de l'eau au moulin de ceux évoquant une fascisation du pouvoir algérien) et son voyage de 2012 en İsraël, une villégiature qui lui vaudra l'annulation du "Prix du roman arabe" préalablement décerné à Paris.

Son déplacement à Jérusalem le reléguant dans l'apostasie, l'ex-ingénieur rappellera la « (...) poignée de mains chaleureuse entre Bouteflika et Ehud Barak à Rabat, lors des obsèques de Hassan II», s'attribuera la possibilité de traiter n'importe quel thème même s'il dérange une oligarchie qui opprime des intellectuels aphones et conciliants. Pour expliquer leur abdication, le pourfendeur Rachid Boudjedra consentira que «

Notre société n'est pas encore prête à accepter certaines choses », un constat amenant l'universitaire Djoghlal Djemâa à se demander : « Comment le peuple de l'action révolutionnaire et des pensées progressistes a-t-il pu accoucher du peuple des panses insatiables ? (...), s'est-il retrouvé soumis au sectarisme wahhabite depuis quarante ans ? (...), ce sectarisme qui a voilé notre mémoire nationale (...), a appauvri notre langage et nos arts, (...) a défiguré nos villes et nos villages et (...) nous soumet, du plus anonyme au plus célèbre, à la confession publique (...) sans que cela ne fasse réagir les intellectuels nationaux ou étrangers.».

Certains de ces derniers utilisent souvent le substantif "islamo-gauchiste" pour désigner les opposants à l'expansion géographique ou "topo-logique" d'İsraël, des contradicteurs que Bernard-Henri Lévy place face à la déduction suivante : « L'antisémitisme sera antisioniste ou ne sera pas ! ». Sa causalité en boucle étant déjà exploitée par Manuels Valls (le 09 janvier 2016 devant le magasin "Hyper cacher" de la porte de Vincennes), celui-ci rétorquera-t-il le 10 avril 2016 à Oran que l'antisionisme avéré des gouvernants algériens fait ostensiblement et indéfectiblement d'eux des antisémites ?

Dans le cas contraire, le premier locataire de Matignon doit arrêter de relayer les thèses des Finkielkraut et consorts car tant que la Knesset (parlement monocaméral d'İsraël) légitimera la politique de colonisation, les progressistes démocrates, parmi lesquels ceux regrettant la non programmation du chanteur Enrico Macias à Constantine, capitale 2015 de la culture arabe, ne pourront résolument faire entendre les chocs d'interlocutions artistiques susceptibles de renverser les bornes essentialistes que balisent à coups de justifications millénaristes les jusqu'au-boutistes de tous bords.

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