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MAMO et MAMA: musées de la culture diplomatique

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Saadi Leray pour le HuffPost
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D'abord prévue en avril 2016, l'ouverture du Musée d'art moderne d'Oran (MAMO) devrait finalement s'effectuer le 21 mars 2017, à l'occasion donc de la journée mondiale de la poésie, mais toutefois sans la conduite d'un médiateur dont la vision prospective sert en principe à tracer un calendrier cohérent, à mettre en exergue les protagonistes offrant à la perception des publics "quelque chose de particulier".

Parmi les élus répondant au nécessaire réquisit d'originalité, ressort depuis plusieurs mois le street-artiste de Mostaganem, Yasser Ameur, dit "L'Homme jaune". Le graffeur mériterait à ce titre d' "essuyer les plâtres" des ex-galeries algériennes de la rue Larbi Ben M'hidi, tant ses grands formats, qui posent en filigrane des questionnements sociétaux, voire sociaux-politiques, rempliraient aisément autant la surface architecturale adéquate que les yeux des regardeurs.

Seulement, ayant, selon le ministre de tutelle, Azzedine Mihoubi, "(...) également pour mission de faire connaître le patrimoine pictural ancien", la nouvelle infrastructure culturelle ne bénéficie pas d'emblée d'une ligne distinctive la consacrant comme pôle avant-gardiste. Elle collera d'autant moins à ce paramètre progressiste, que sa gestion administrative et financière dépendra de facto du poussiéreux Musée Ahmed Zabana. Une décision renvoyant encore une fois à l'antienne "renouveau dans l'authenticité", même si elle correspond aussi à la rationalisation des dépenses voulue à la suite de la baisse gastrique du prix du baril de pétrole.

Le budget conséquent attribué jusque-là aux domaines de l'expression visuelle avait pour corollaire de réhabiliter l'image écornée du pays et non pas de placer sur un piédestal des émergents tentant d'échapper au lot des courtisans et encartés, auquel appartiennent les cinéastes lorgnant sur des biopics pasteurisés garantissant rallonges pécuniaires et reconnaissances officielles. Scénographes du récit révolutionnaire, ils acclimatent l'épopée du moudjahid de renom (Ben Boulaïd, Larbi Ben M'hidi, Krim Belkacem, Benali Boudghène- alias Colonel Lotfi, etc...) à la trame narrative d'un roman national convenant aux héritiers autoproclamés de la légitimité historique. Ils séquencent modérément le héros solitaire en être d'exception afin que son profil de martyr se dilue au sein de l'éthique de communauté.

Assumée par certains plasticiens de la dernière génération, celle de singularité n'est toujours pas admise comme levier des ruptures symboliques et temporelles, de là le transfuge anachronique laissant le prochain écrin artistique d'Oran sous la gouverne d'un conservateur cataloguant des œuvres ne contribuant pas obligatoirement à l'appréhension de la modernité esthétique. L'annexe du Musée Zabana recevra ainsi, par une espèce de "vase communiquant", des tableaux répertoriés comme constitutifs de la contemporanéité picturale alors qu'ils n'auront fait l'objet d'aucun examen de la part d'historiens en mesure de les classer, ou non, sur l'échelle des arts vivants, à l'intérieur d'une grille de lecture clarificatrice des valeurs ajoutées.

Fautes de balises cognitives ou d'indicateurs probants, la transmission risque de répliquer les précipitations commises au Musée d'art moderne d'Alger (MAMA) où l'intérimaire de service, Meriem Bouabdellah, convie depuis le 22 décembre 2016 la jeunesse à s'identifier à des bandes dessinées jugées 100% DZ parce qu'entièrement conçues en Algérie.

Un des résumés journalistiques nous informe que les normes nippones (gros plans sur des visages ou yeux démesurément écarquillés) structurent le contenu de cartouches rapportant le spleen d'adolescents immunisés contre les revendications d'ordre sexuel, encadrent des planches sur lesquelles s'étale le plat quotidien d'une fille taquinée par ses deux frères ou les mésaventures urbaines d'un kick-boxeur en herbe se démenant avec le sourd espoir de quitter son sol natal au profit d'un eldorado rêvé ; calées sur des fréquences internes, les illustrations miment à outrance un style déjà éprouvé ailleurs.

Leurs auteurs se contentent en cela de le transposer sur un contexte autre sans que cette permutation estampille l'acte primordial, et cependant controversé, de création. Des slameurs autochtones qui s'affublent d'une casquette Hip-Hop (de préférence vissée à l'envers), et plaquent mécaniquement des paroles du douar sur la gestuelle des rappeurs américains, s'apparentent tout au plus à de simples animateurs de quartiers. La publicité émoussée (sous couvert des canaux de la représentation française) autour des mangaka locaux alimente le malentendu enveloppant en Algérie la saisie du label "innovateur", lequel cachet gouverne habituellement les choix de curateurs européens chargés d'aménager les monstrations de divers musées d'art moderne.

Celui d'Alger accueillera l'exposition Dz Manga sortie précipitamment des tiroirs dans le souci de compenser un manque flagrant de perspectives, de remplir le vide programmatique et d'ignorer le malaise didactique inhérent à une École supérieure des Beaux-Arts insuffisamment pourvoyeuse de talents. Privés d'ateliers, de supports médiatiques et de critiques d'art charismatiques, les rares performeurs venus de l'institution du Parc Gatliff (désormais dénommé Zyriab) restent trop peu visibles pour renflouer un musée devenu la salle polyvalente d'ordonnateurs ou agents externes.

İl en sera probablement de même à Oran, ville au stade de laquelle, parachuté d'une des contrées du Soleil-Levant (Japon), Alain Ramette, l'actuel responsable de l'İnstitut français, souhaite sceller un partenariat avec le futur Musée d'art moderne (MAMO) dans l'optique d'y présenter des copains attachés à l'Algérie ou à la région. Expliquée au sein du tabloïd El Watan (du 24 décembre 2016), l'entremise participe des approches allogènes, des influences successives tentées du côté d'une diplomatie hexagonale qui plutôt que de soutenir les acteurs concentrés sur l'analyse critique des comportements sociaux, se pose souvent en tant que commissariat.

Le directeur du Centre culturel algérien de Paris se permettrait-il d'annoncer, à travers les pages du périodique Le Monde ou Libération, son envie de peser sur le dispositif discursif et iconographique du Musée d'art moderne de la capitale française ? Assurément non !

Si des intermédiaires du ministère français des Affaires étrangères ont jusque là pu s'immiscer dans celui d'Alger (comme le démontreront les expositions d'Olivier Debré et Djamel Tatah), c'est à fortiori parce que des universitaires, anthropologues, sociologues et historiens de l'art indépendants n'ont jamais eu l'opportunité d'y traduire un processus intellectuel ou schéma mental né de solides investigations. Le bâtiment subit en effet largement l'emprise idéologico-bureaucratique d'une vieille garde surveillant à partir de sa fenêtre de tirs des opérateurs culturels qui, triés sur le volet, s'empressent eux-mêmes de saborder toutes concurrences, notamment en exploitant le filon "patrimoine national" capitalisé grâce au numérique.

Au centre de la quatrième conférence algéro-française sur l'enseignement supérieur et la recherche (organisée les 25-26 janvier 2017 à Paris), les défis propres à cette révolution technologique ne résoudront pas foncièrement les lacunes et approximations de "dictionnaires artistiques" parsemés d'erreurs biographiques ou historiques.

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