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Les deux temporalités de l'art moderne en Algérie

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Si l'incessant processus transgressif amorcé au début du XX° siècle par les avant-gardes européennes mettait d'emblée hors-course l'épicurisme méditerranéen des "Abdeltifs" (pensionnaires, depuis 1907, de la Villa Abd-el-Tif d'Alger), l'algérianisme littéraire et pictural puis l'hédonisme oriental ou l'héliotropisme de l' "École d'Alger", la transmigration géographique Alger-Paris/Paris-Alger qu'entamera dès 1947 le couple Maria Manton et Louis Armand Nallard permettra à quelques acteurs du champ artistique algérien de rallier le cycle panthéiste de la modernité esthétique.

Nourries de l'abstraction de Roger Bissière, Hans Hartung, Pierre Soulages, Serge Poliakoff et Gérard Schneider, les touches informelles des deux expatriés influenceront en effet quatre années plus tard les coreligionnaires de la rive méridionale, grâce notamment à l'exposition agencée du 03 au 08 juillet 1951 à la librairie-galerie "Rivages" (du 48 rue Michelet).

Rompant avec les grands aplats gris-noirs et la structuration graphique des lignes, les œuvres de la blidéenne faisaient dès lors place à la seule juxtaposition organique de la couleur pendant que, déjà imprégnées des accents toniques du groupe Cobra, les teintes ocres et rouges-terre de son mari empruntaient le lexique géologique de la Nature pour ultérieurement incruster, sur la surface-matière du tableau, les épidermes argileux, strates cristallines, excavations et palpitations paysagistes de la non-figuration.

La future secrétaire générale du Salon des Réalités nouvelles (en 1961) et le prochain membre permanent de la galerie "Jeanne Bucher" sympathiseront avec les peintres Baya, Abdelkader Guermaz, Mohamed Khadda, Abdallah Benanteur, M'hamed İssiakhem et Mohamed Aksouh qu'ils retrouveront lors de la seconde manifestation Peintres Algériens organisée (sous le patronage de l'Union nationale des arts-plastiques, du Musée national des Beaux-Arts d'Alger et des associations "Algérie-France") au Musée des Arts décoratifs de Paris (la première s'était tenue, à l'occasion du 1e novembre 1963, à la salle "İbn Khaldoun" d'Alger).

Reprenant à son compte l'éthique de communauté formulée en 1954 dans la brochure du Front de libération nationale (FLN) Tous Algériens, elle regroupait, du 15 au 30 avril 1964, des protagonistes « (...) de nationalité algérienne ou invités en raison de leurs attaches charnelles avec notre pays (...)» mentionnait Mourad Bourboune dans le catalogue, soit des artistes pieds-noirs (les autres étant Louis Benisti, André Cardona, Jean de Maisonseul, Sauveur Galliéro, René Sintes) et des autochtones de divers courants ou expressions plastiques (Choukri Mesli, Denis Martinez, Rezki Zérarti, Mohamed Bouzid, M'Hamed İssiakhem, Benaboura Hacène, Bachir Yellès Mohamed Racim, Ranem, Mohamed Temmam complétaient la liste des locaux).

Par son intitulé même, le rassemblement, à travers lequel l'écrivain percevait aussi « (...) la richesse de notre culture en plein renouveau » refusait, au nom de la présence de « (...) peintres Populaires » au même soubassements arabo-berbères, toute distinction entre les genres classique, moderne et potentiellement contemporain puisque « (...) "Figuratifs" ou "Abstraits", chacun à sa façon représente un mode d'enracinement » qui collait à ce que l'anthropologie du début du XXᶱ siècle nommera le paradigme de préservation. Celui-ci se révélait donc en Algérie sous couvert de la notion d'authenticité culturelle alors que reprenant à son compte le non cosmopolitisme du Programme de Tripoli (mai-juin 1962), une Charte d'Alger (avril 1964) réfractaire à l'échange et à la rencontre, à fortiori à la tribulation Orient-Occident que vivaient à leur façon Louis Nallard et Maria Manton, niait la position territoriale d'un pays bercé par diverses confluences civilisationnelles : l'idée d'un continuum artistique entre l'avant et l'après 1962.

Dans un climat paranoïaque où les journaux faisaient le procès des « Aventuriers à la solde de la bourgeoisie réactionnaire et des impérialistes», la sauvegarde et la réhabilitation de l'ancêtre arabo-islamique prenait le pas sur tous les autres, notamment celui que Frantz Fanon interpellera pour qu'auteurs et créateurs plongent dans les tréfonds de l'immanence ontologique et en retirent les archétypes d'une modernité picturale singularisée avec la désignation "École du signe".

En octobre-novembre 1985, le marchand d'art Mustapha Orif ignorera cette lignée proprement endogène parce qu'elle impliquait justement de reconnaître le schisme chronologique la coupant de la nouvelle "École de Paris" à laquelle il intégrait, par pure approche spéculative, les peintres Mohamed Khadda, Choukri Mesli, Denis Martinez et M'hamed İssiakhem, alors que dans son Dictionnaire des peintres l' "École de Paris" 1945-1965 (sorti en mai 2010 aux éditions İdes et Calendes) Lydia Harambourg ne mentionne aucun d'eux. Elle cite par contre Maria Menton et Louis Armand Nallard.

Notre papier adresse ici un ultime salut à l'ancien professeur de l'École des Beaux-arts de la rue Bonaparte et du quai Malaquais retenu à la monstration L'envolée lyrique, Paris 1945-1956 (montée du 26 avril au 06 août 2006 au Musée du Luxembourg) car il nous a quittés le samedi 15 octobre 2016. Ses obsèques se tiendront le vendredi 21 à 10h au cimetière du Père Lachaise (crématorium - Salle du "Dernier Hommage").

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