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Kamel Daoud en prise avec la valse des maux

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Après les journaux Libération, L'OBS (Le Nouvel Observateur), Le Figaro et Marianne puis les philosophes Michel Onfray et Alain Finkielkraut ou encore l'essayiste Pascal Bruckner, le professeur en sciences politiques Laurent Bouvet et la romancière Fawzia Zouari, le Premier ministre Manuel Valls se portera pareillement au secours de Kamel Daoud suite à la volée de bois vert que celui-ci a reçu de la part d'un collectif d'intellectuels réagissant négativement, mais à bon escient, à son article "Cologne, lieu de fantasmes" publié dans le périodique Le Monde du 12 février 2016.

Selon le chef de l'Exécutif français, l'auteur de "Meursault, contre-enquête" serait devenu la victime expiatoire de "Certains universitaires, sociologues, historiens (qui) l'accusent, dans une tribune - plutôt un réquisitoire - d'alimenter, au sein de notre société, de prétendus fantasmes contre les musulmans".

Or, en lisant leur réplique "Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés", tout à chacun admettra que celle-ci n'implique pas de divagations anti-islamistes cultivées spécifiquement au sein de l'Hexagone mais invoque "(...) la tendance généralisée dans les sociétés européennes à "racialiser "(les) violences sexuelles".

Contrairement aux suppositions du Catalan, rien parmi les analystes en question n'est synonyme d'"(...) attaques, hargne inouïe", de châtiments péremptoires, d'un quelconque rejet du débat contradictoire, comparable à une sentence gratuite, sans fondements, nuances ou distance, fermant la porte à toute discussion et le clapet de celui qui, en toute réponse, décidera d'abandonner le journalisme, de quitter la partie en cours parce que son absence de cuirasse lui fait lâcher les armes d'un combat que la "bien-pensance" parisienne lui accorde en tant que sentinelle aux premières loges d'une montée de l'islamisme radical en opérations urbaines et maquisardes pendant la fameuse "Décennie tombale" endeuillant l'Algérie de 1991 à 2000.

En apostrophant ici l'ancien Barcelonais, nous lui indiquons parallèlement avoir volontairement lâché en 1991 un DEA débuté deux années avant à l'Université Paris VIII afin d'être au plus près des événements, à proximité du fief du Front islamique du salut (FİS) en l'occurrence à la cité Ben Omar de Kouba. À l'époque, monsieur Kamel Daoud restait un inconnu notoire pour les membres de cette mouvance extrémiste, ne figurait par conséquent aucunement sur la liste des condamnés à mort plaquée sur les perrons de différentes mosquées.

İntervenant en connaissance de cause, nous précisons dès lors que la fatwa prononcée à l'encontre du chroniqueur-rédacteur par Abdelfatah Hamadache Zeraoui le fut dans un contexte complètement différent de celui des antérieurs assassinats éradiquant les désignés "laïco-assimilationnistes".

LIRE AUSSI: Hamadache condamné à 3 mois de prison ferme et 50.000 Da d'amende pour avoir appelé au meurtre de Kamel Daoud

Le prédicateur du front de la Sahwa islamiste salafiste libre n'ayant aucunement la légitimité adéquate pour entériner, du côté d'une instance suprême, une incitation au crime, celle du 16 décembre 2014 concentrait l'attention sur un pseudo ayatollah comptant surfer sur la popularité de sa cible et gagner ainsi en reconnaissance. Aussi, inutile de vouloir, comme le font constamment les "gratte-papiers" de la capitale française, comparer le principal visé à Salman Rushdie.

Le prêcheur en eaux troubles est d'ailleurs probablement sous le contrôle de la "police de l'ombre", laquelle ouvre et ferme à sa guise les vannes médiatiques selon qu'il faut, ou pas, taire les velléités de l'opposition ou apeurer une société civile apte à contrecarrer les desseins d'une "mafia-politico-financière" en embuscade et siphonnant les fonds spéciaux.

Si nous avions ne serait-ce qu'un petit doute sur les manœuvres interlopes du système de la prébende tirant les ficelles de quelques marionnettes cathodiques en quête d'aura à bon marché, la bonne conscience obligeait dans ce cas à ajourner la critique réfléchie du texte approximatif et tendancieux d'un avant-corps, d'éviter de mettre en péril l'intégrité physique de celui qui "(...) parle du réel, de ce qu'il voit, (de) réalités longuement étudiées, (de) rapports de force méticuleusement examinés", alléguera Manuel Valls.

Face à ce devin à l'œil cosmique dont "(...) le propos a tant de profondeur", il n'y aurait donc que des médisants professeurs enclins à de la violence gratuite, des érudits fanatisés par leurs croyances gauchisantes et par conséquent "mal-à-droites", des bornés en perte de sens et de lucidités à cause de réflexions néfastes qui « (...) ne peuvent que nous interpeller, nous indigner. Et pour tout dire : nous consterner , des chercheurs en décalage avec les expériences vécues par l'éclaireur venu du Sud, en porte à faux vis-à-vis des enjeux planétaires du moment, des hors-sol en mal-être car atteints "(...) d'un profond malaise de l'intelligence" et à fortiori en difficulté lorsqu'il faut "(...) penser sereinement le monde d'aujourd'hui, ses dangers".

Si comme le relate encore le locataire de Matignon, nous parcourons les chemins tortueux d'une "(...) époque indéchiffrable", c'est peut-être aussi parce que ceux qui ont voté en mai 2012 en faveur de François Hollande (souvent, et c'est notre cas, pour faire barrage aux glissements xénophobes de Nicolas Sarkozy) ne savent plus à quel saint se vouer lorsque la régénération baptismale promise peine à germer, quand le renoncement aux transactions logarithmiques du capitalo-libéralisme sauvage n'apparaît plus comme la solution idoine au niveau du centre décisionnel.

À ce stade, seule semble compter la prochaine échéance présidentielle chez un vraisemblable futur candidat en persistante représentation et qui en comparant à de vulgaires caricatures la déconstruction épistémologique des jongleurs de concepts, les infantilise, leur dénie la faculté de démêler les imbrications du réel de manière à confier cet exercice à un protégé censé révéler un biotope "(...) plus confus, moins lisible qu'on ne le pense (...), qu'il y a dans le monde musulman - mais aussi ici, en France - un fondamentalisme qui veut enfermer les consciences, imposer son ordre archaïque, entraver les libertés, soumettre les femmes".

İl fallait donc qu'arrive du soleil levant un géomètre de la quadrature du cercle pour que dix neuf déboussolés retrouvent "(...) la voie à suivre', repassent sous la voûte d'intelligibilité et appréhendent à sa juste mesure "(...) la pesanteur des réalités politiques et religieuses', ouvrent enfin les yeux "(...) sur ces forces qui retiennent l'émancipation des individus, sur les violences faites aux femmes, sur la radicalisation croissante des quartiers, sur l'embrigadement sournois de nos jeunes".

"Titi-parigo de Ménilmuch", nous avons aussi connu les rues de Sarcelles et sommes à ce titre en situation de rétorquer que le socle banlieusard de ceux portant et assumant en France un patronyme aux consonances arabo-musulmanes est quotidiennement impacté du "Choc des cultures". Au niveau des conflits euro-arabes, ce heurt, formulé douze mois après que l'Égyptien Nasser ait décidé de nationaliser (en 1956) le Canal de Suez, fut repris trente cinq ans plus tard (fin 1992-début 1993) par un Samuel Phillips Huntington persuadé qu'il "(...) dominera la politique à l'échelle planétaire" parce qu'aux fondements éminemment culturels, l'antagonisme global opposera "(...) des nations et des groupes relevant de civilisations différentes".

Cette perspective, l'historienne Jocelyne Dakhlia la réfute en défendant l'idée que l'essence du problème ne réside pas dans la religion mais l'obsession culturaliste bêtement focalisée sur des migrants confondus à des violeurs, une approche justement mécanique et insoutenable pour tout sociologue ou anthropologue ; de là, l'autre regard d'investigateurs remettant les gesticulations épistolaires de Kamel Daoud en phase avec, non pas "(...) l'angélisme béat et le repli compulsif", comme ripostera en dernier ressort Manuel Valls, mais un large corpus élaboré en dehors de l'intolérance, du déni de la différence, en conformité aux brassages performatifs que l'art moderne et contemporain n'ont cessé et ne cessent d'émanciper par le renouvellement des esthétiques, ce que démontre justement et parfaitement l'interlocution culturelle Orient-Occident.

En insistant sur la libido instinctive et maladive de Syriens et İrakiens en pleine déroute, en filtrant leurs errements sous couvert du prisme étroit de l'assimilationnisme primaire ou nœud gordien de l'incomplétude, l'écrivain, que le Premier ministre invite "(...) sans aucune hésitation, sans faillir" urgemment et impérieusement à ne pas abandonner, dénaturera l'interaction millénaire que les nostalgiques de la vieille France rejettent en vertu de l'anti-cosmopolitisme et de la foi ontologique en un Dieu unique.

C'est exactement ce qui enferme des intellectuels algériens (et plus généralement ceux des pays du Proche et Moyen-Orient) continûment coincés entre le marteau d'un pouvoir militaro-industriel tirant tout un peuple vers le bas et l'enclume d'illuminés ne promulguant que des mythes rédempteurs.

Quant aux progressistes supposés être toujours enferrés dans le tiers-mondisme ou affichant leur préférence pour les damnés de la terre du post-fanonisme, ceux-ci estiment très réductrice l'assertion "islamo-gauchiste" dorénavant accolée dès qu'ils manifestent un point de vue antinomique à l'expansionnisme de l'État d'İsraël et se retrouvent de la sorte placer dans le camp ou tropisme des potentiels antisémites, ce que maintiendra Bernard-Henri Lévy en arguant : "L'antisémitisme sera antisioniste ou ne sera pas !".

Cette application sémantique sera étrangement et malicieusement entretenue par le bras droit de l'Élysée le 09 janvier 2016 au voisinage du magasin "Hyper cacher" de la porte de Vincennes pour, comme le symbole, imbiber les émotions, les capitaliser au nom de droits de l'Homme que ne valident plus les populations parquées au sein de l'axe du mal et bombardées en 1991 et 2003. Casser de l'Arabe, comme on bastonnait autrefois en France l'émigré d'Afrique du Nord, paraissait alors la destinée déterministe à apposer sur les territoires d'une Mésopotamie pourtant proche des icônes acheiropoïètes et où fécondera la cellule souche des belles Lettres. Avec sa magistrale allocution du 14 févier 2003 à l'ONU, Dominique de Villepin sauvera la mise du substantif "droit-de-l'hommisme", permettra de la sorte à la France de résonner encore dans les cœurs et opinions, de sauvegarder l'identité-image qu'elle dit garantir au monde des formes évolutives et que l'actuel médiateur du gouvernement met en exergue dans l'optique de boucler la dimension rétro-coloniale que les ethnocentristes de la mauvaise conscience impérialiste étalent sur le gril des douloureuses mémoires.

En Algérie, le romancier Rachid Boudjedra incarne, en tant que communiste-marxisant, un courant historique similaire à ces derniers. İl participe en cela à proroger les vieux clichés et schémas de l'internationalisme prolétarien, l'idée que le théâtre local doit véhiculer des accents révolutionnaires à dispenser seulement en langue arabe (notamment dialectale), qu'il reste préférable de rayonner à partir de son douar que de la Ville des lumières, donc Paris.

Bien que ne partageant pas tous les points de vue de cet éternel Escargot entêté, de celui qui s'est encombré d'une coquille le confinant dans les préalables idéologiques du "socialisme-spécifique", qui après avoir réaffirmé le 03 juin 2015 son athéisme sur la chaîne privée "Echourouk TV" niera quelques heures plus tard sa conviction à cause du tollé provoqué, nous lui devons néanmoins l'audace et la perspicacité d'avoir, lorsque la tragique circonstance l'imposait, répondu présent, fait le boulot en pondant dès mars 1992 l'ouvrage FİS de la haine. Devant l'essor d'un "fascisme vert rampant" et la démission ambiante, il a, via ce pamphlet salvateur, "(...) voulu dire à tous, en artiste, que pactiser de près ou de loin avec le FİS est un jeu mortel pour l'Algérie (...)", qu'au lieu d'abdiquer, la solution demeurait une "(...) authentique et impitoyable autocritique".

Sa mission cognito-cathartique sera suivie par celle de Rachid Mimouni, lequel finalisait en mai 1992 les épreuves De la barbarie en général et de l'intégrisme en particulier, tapuscrit expliquant comment la misère morale poussera une partie des Algériens à épouser les doctrines suicidaires et totalitaires des "Fous d'Allah". D'autres lui reprochant de ne pas suffisamment désavouer les ennemis proclamés de la démocratie, il surmontera ses inhibitions, montera également au front de façon à ce que ses coreligionnaires puissent "(...) lire les mots de ma révolte pour s'y reconnaître" et s'attribuer le "(...) courage de résister".

Nous nous remémorons souvent le jour où, en haut du boulevard Saint-Germain, notre regard croisera furtivement celui d'un apostat-exilé qui, encore sous l'emprise psychologique des menaces intégristes, marchait en longeant le mur des immeubles et décédera trois semaines plus tard, probablement en raison d'un stress latent entraînant une hépatite aigüe. Ses décantations externes desserreront néanmoins l'étau des anxiétés sans toutefois réussir à étouffer l'aversion congénitale des fanatiques envers la femme, "(...) objet d'une fixation obsessionnelle, comme le juif pour Hitler (tant) elle incarne à leurs yeux le monde perverti par le sexe et l'Occident", signalait l'enfant de Boudouaou (ex-Alma) alors que sur le même registre Boudjedra ajoutera que dans l'univers islamique la gent féminine personnifie "(...) la souillure, la part du diable qu'il faut absolument voiler".

Quand les diatribes des deux pourfendeurs de la totalité toute bonne fracassaient en 1992 le noyau dur d'un populisme et unanimisme jusque là alimentés par les appareils du Front de libération national (FLN), où était le born again Kamel Daoud ? En train de choisir la couleur de sa djellaba, celle à enfiler pour mieux s'imprégner des sermons incantatoires des despotes et corrupteurs en tous genres, s'acclimater aux délires immaculés des gardiens de la clôture dogmatique et coercitive, de l'identité pure et sanguine ?

Hésitait-il encore entre le Livre panthéiste et son implémentation dans la diversité du verbe, entre l'itinéraire du maquis et les sentiers battus de la littérature, entre le régime de communauté et l'éthique de singularité ? Savait-il qu'au printemps 1993 la thématique de l'exposition Dialogues avec Shéhérazade, agencée à l'İnstitut Cervantès d'Alger, bousculait déjà le cadre des bipolarités conventionnelles, imprimait la complexité des choses et de l'être-là ?

Aujourd'hui mis sur un piédestal par un Manuel Valls qui lui prête une perception "(...) personnelle, exigeante et précieuse" susceptible de discerner et prévenir les turpitudes de la planète, Kamel Daoud ne fait que répliquer ce que ses pairs ont aux moments les plus déstabilisateurs et cruciaux su faire entendre à l'intersection du chaos.

L'Algérie est sortie seule d'une longue nuit noire et les intellectuels de ce pays ont, en effet, la charge de peser du poids de tous leurs mots sur les grilles de lectures ou d'interprétations grimées de narcissisme, maquillées de poudre aux yeux et falsifiées de pompeuses injonctions. C

elle que nous avons patiemment mis en gammes pour répondre coup sur coup aux orchestrations et enfumages des charlatans contrarie depuis maintenant vingt mois les fausses postures qui font figure de certitudes raisonnées dès qu'il s'agit de nazifier les arabo-musulmans, une façon comme une autre de rejeter sur eux toutes les couardises de la Seconde Guerre mondiale, de les crisper davantage, sans doute pour émoustiller des instincts grégaires et se présenter encore comme unique recours civilisateur.

Puisque Kamel Daoud a choisi les chemins silencieux et tortueux de l'écriture au long cours, de retrouver les pages blanches délivrées sans imprimatur, de camper pour un temps sur un autre terrain pour s'adonner à la construction d'une œuvre qui, à l'inverse de Boudjedra et Mimouni, lui fait défaut, que malgré un impair il garde notre mansuétude et sympathie, nous jugerons sans acrimonie ou animosité sa prochaine parution : que Manuel Valls l'en rassure et qu'il s'en assure lui-même.

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