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L'article "51" en solde de tout compte au rayon de la déchéance

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En révisant puis en adoptant, parfois sous l'influence de menaces et chantages, le texte de la nouvelle Constitution, 499 députés algériens réunis en cession extraordinaire valideront (02 votes contre et 16 abstentions) le dimanche 07 février 2016 une série d'amendements, parmi lesquels l'article "51" qui stipule que "La nationalité algérienne exclusive est requise pour l'accès aux hautes responsabilités de l'État et aux fonctions politiques», que donc les binationaux sont dorénavant les personæ non gratæ des sièges décisionnels.

L'ordonnance contredit le principe voulant que, face à la loi, tous les "Citoyens de beauté" chers à Jean Sénac demeurent égaux en droits "(...) sans que puisse prévaloir aucune discrimination pour cause de naissance, de race, de sexe, d'opinion ou de toute autre circonstance personnelle ou sociale" (art. 29) et confirme l'anti-cosmopolitisme culturel acté depuis le Programme de Tripoli (mai-juin 1962). Cinquante quatre années après une feuille de route enregistrée par les appareils du Front de libération nationale (FLN) et ses intellectuels organiques (y compris ceux de la centrale syndicale UGTA) comme la panacée de l'anticolonialisme, de l'anti-impérialisme et du non assimilationnisme, le décret entériné en congrès par les deux chambres cible l'altérité transnationale, parachève la clôture dogmatique propre à la négation des brassages esthétiques et artistiques, réitère en cela la proscription absolue énoncée envers le prosélytisme non-musulman et le polythéisme, réplique la veille dichotomie du licite (halal) et de l'illicite (haram) qui gouverne non seulement les préceptes de l'İslam mais aussi l'entendement des ordonnateurs algériens. Pourfendeurs d'espaces et semeurs d'ostracismes, ces derviches tourneurs reviennent à la case départ de l'ultra nationalisme de manière à confiner l'algérianité ou algérité à la portion congrue de l'essentialisme, réaffirmer la ségrégation raciale entre les "purs" et "impurs" Algériens, rien d'autre en fait que l'invariabilité de corps endogènes débarrassés de la double identité.

À la foi(s) espagnole et française, Anne Hidalgo passera l'éponge sur l'atrophie culturelle et précisera le 08 février 2016 à Alger être "(...) très intéressée par l'expérience algérienne en matière de politique de dé-radicalisation.», un positionnement paradoxal puisque l'article "51" caractérise une forme annexe de maximalisation et offre un blanc-seing à des pourvoyeurs de proscriptions. À l'écoute des récits larmoyants d'une jeunesse triée sur le volet, la maire de Paris louera à l'İnstitut français d'Alger leurs aspirations dans les domaines de la production cinématographique, annoncera que la salle "Louxor" (du 18e arrondissement de la capitale française) deviendra le point d'appui et le carrefour (...) de la relation franco-algérienne", se dira disposée à "(...) réveiller la nuit à Alger" et à attribuer "(...) plus de place à la scène musicale algéroise» mais ignorera donc l'excommunication entreprise sur et dans le dos des binationaux. Non enclins à enfiler l'habit des prête-noms, beaucoup d'entre eux refusent de s'accoquiner avec des prédateurs-cueilleurs focalisés sur des pré-carrés et à ce titre prêts à les affranchir par le truchement d'une mesure conservatoire ressemblant à bien des égards à celle fixant en mai 2006 les conditions et modalités d'exercice du commerce des biens culturels mobiliers non protégés.

İnstallant des barrières d'ordre juridique, l'ordonnance imposait un examen d'entrée aux non titulaires d'un diplôme artistique désirant vendre des œuvres, s'inscrire dans un circuit transactionnel restreint. Derrière la contrainte administrative obligeant les prétendants à se soumettre à des règles différentes, beaucoup percevaient alors la patte interlope de l'ancien directeur de la galerie "İsma" ou "Esma" d'Alger, Mustapha Orif. Convaincu d'avoir essuyé les plâtres du marché professionnel de l'art, il aurait, là aussi en vertu d'une certaine légitimité, facilité la promulgation d'une disposition qui lui assurait de cuirasser ses plats-de-bandes, de préserver des capitaux culturels et pécuniaires, de discréditer et écarter quelques uns de ses rivaux ou concurrents directs. Prenant, à partir de la "Citadelle", trop de hauteurs dans le champ de l'expression contemporaine, Leyla Oussalah sera descendue en flèche par d'autres opérateurs de la domination symbolique.

Ainsi, non conforme aux rites d'adoubement, le plaidoyer "Pour une montée en singularité des artistes algériens" sera interprété par Nadira Laggoune comme suit : "Un texte vide de propositions concrètes et plein des médisances habituelles sur ceux qui sont ici, (...). C'est comme d'habitude ; installé dans son confort petit bourgeois, il est facile pour lui de continuer à nous insulter et nous proposer des européens pour nous apprendre l'art... Saadi-Leray, ça veut tout dire". Abusivement introduite en tant que critique d'art, voire historienne de l'art, elle voit d'un mauvais œil les possibles interventions d'analystes susceptibles de démontrer l'inconsistance et pauvreté de ses démonstrations, l'incompétence d'un agent du système providentiel agissant en terrain conquis et déserté pour cause d'exactions et bornes antidémocratiques.

Significative, sa réponse renvoie à la veille dichotomie opposant autrefois en Algérie socialistes angéliques et capitalistes compradores, relance une sociologie des conflits qu'utilisent régulièrement des gardiens du temple pour faire admettre à la collectivité des fidèles la présence d'un ennemi caché et hégémonique. Se sentant en péril, la communauté se replie instinctivement sur des valeurs ancestrales indemnes de toutes souillures allogènes, adhère à l'union sacrée ou fraternité divinisée à laquelle invite depuis les prêches du vendredi 25 mars 2016 Mohammed Aïssa. En réclamant une cohésion nationale "(...) autour de la bonne gouvernance du président de la république, en sa qualité de tuteur des croyants (Wali Al Amr)" et une attention accrue vis-à-vis des "(...) idées sectaires étrangères à notre culte.», le ministre des Affaires religieuses renoue avec les vielles recettes consistant, sous couvert d'une énième orchestration médiatique, à brandir le spectre de la pieuvre tentaculaire, à corroborer l'existence d'une main extérieure aux desseins démoniaques, à situer ceux prétendument affiliés à l'ex-colonisateur au stade de chaînons manquants de la cinquième colonne.

Accros aux mêmes glissements symboliques et sémantiques, la mordante Louisa Hanoune prévient constamment le peuple de dangers imminents, l'exhorte à se prémunir des tentatives malsaines en arguant que l'article "51" fut instauré afin de déjouer une conspiration visant à ce que les binationaux infiltrent et occupent les pôles régaliens. Aussi, elle évoquera le cas de l'Ukraine victime en février 2014 d'une opération secrète de la CİA, officine décidée selon elle à s'emparer des rouages institutionnels en installant aux axes clefs (grandes entreprises, banques, départements de la Présidence, etc...) des Américains naturalisés ukrainiens. L'article "51" serait en la circonstance, et à ses yeux, un rempart contre les manœuvres implicites et pressions malveillantes. La secrétaire générale du Parti des travailleurs (PT) avançait le 05 février 2016 l'idée d'une action souterraine et déstabilisatrice alors que tout démontre que le régime militaro-industriel craint l'arrivée d'exilés Franco-Algériens ou Algéro-Européens et anticipe peut-être aussi l'élection présidentielle française qui peut réserver une surprise de taille puisque, concomitante à la recrudescence du terrorisme international, la fuite de milliers d'Orientaux nourrit les prétentions d'une Marine le Pen en voie et voix de percer le fameux plafond de verre lui garantissant en avril-mai 2017 l'investiture suprême. Une forte extrême-gauche au scrutin introductif empêchera probablement l'actuel locataire de l'Élysée de faire un second tour de manège et n'incitera cette fois pas les progressistes à voter en faveur du parti "Les Républicains". De là par conséquent un pouvoir algérien puisant dans le creuset législatif pour d'une part déprécier des femmes et hommes accusés d'abandon de poste, d'avoir perdu toute crédibilité ou intégrité à force de fréquenter des impies ou mécréants occidentaux, et d'autre part préempter des étiquettes à rapporter à la pureté originelle ou confessionnelle, à la conservation de la rente à vie, de privilèges politiques, économiques, sociaux et culturels.

Les récepteurs des dons en nature ou monnaies sonnantes et trébuchantes ont pris pour habitude de se prosterner devant le Transcendant et Très Haut Abdelaziz Bouteflika coopté en tant que dernier rescapé du clan faussement tributaire de la légitimité historique. Sur le trône de sa quadrature du cercle, ce conquérant déiste punit sévèrement les caricaturistes osant dévoiler les traits de sa carcasse et forfaiture, reçoit régulièrement ses hôtes, notamment le messager François Hollande venu le 15 juin 2015 lui prêter une éternelle "Allah-crité". Aux petits soins, il évitera de contrarier une sainteté trimbalant derrière son fauteuil mécanique quelques batteries de casseroles. Faire taire cet assourdissant bruit de fond(s) semble bien l'objectif majeur d'une caste disposée à abandonner quelques prérogatives à condition que les nettoyeurs fassent place nette sur les tableaux noirs de la corruption en tout genre.

Des enquêteurs incorruptibles débarqués de territoires européens pouvant fort bien fouiner au milieu des dossiers compromettant, il n'est aucunement question de les laisser rédiger des rapports de dysfonctionnement risquant de troubler certaines retraites dorées. Les éventuels parachutages seront donc contrôlés grâce à un article "51" que condamnera un quatuor de femmes perspicaces montées le 02 février 2016 à la tribune du journal El Watan pour sauver la face des a-plat-ventristes. La sociologue Fatma Oussedik, la linguiste Khaoula Taleb İbrahimi, la politologue Louisa Driss Aït Hamadouche et la professeure de droit Fatiha Benabbou préviendront l'opinion sur une révision constitutionnelle marchand à reculons en raison d'une " (...) culture politique foncièrement hostile à toute expression diverse et plurielle", d'une histoire balbutiante " (...) malmenée par des pouvoirs en mal d'imagination» et n'ayant comme perspective que " (...) l'anathème et l'exclusion".

Les postulats protectionnistes imprégnant tout autant l'intelligentsia algérienne des années 60, le Manifeste du groupe de peintres et de poètes Aouchem (tatouages) évoquera en mars 1967 (en relation avec les artefacts immémoriaux) qu'une "(...) certaine décadence de ces formes s'est produite sous les influences étrangères". İl désignait ainsi les Phéniciens, Romains, Grecs, Turcs et Français comme responsables de la dépravation d'une lignée prude de laquelle seront expurgés des "Signes" indemnes de toutes contaminations. Ce crédo en une souche ancestrale ayant conservé ardente en elle "la primitivité de l'être" fut celui des thèses ethnologiques et anti-cosmopolites de la fin du XIXᵉ et début du XXᵉ siècles, puis donc (nous supposons inconsciemment) celui des "Tatoueurs de la plongée fanonienne". İls entretiendront de la sorte le poncif d'archétypes incandescents non-dénaturés par les moisissures coloniales, non profanés car épargnés au sein des creusets de l'açala, d'une authenticité explorée et exploitée dès la fin 1979 de façon plus aigue par des salafistes identiquement convaincus d'un terreau national non spolié. Ajoutées au texte "Faut-il participer aux prochaines Assises de la Culture ?" publié au sein du journal en ligne Le Matin dz, ces douze dernières lignes furent censurées alors que Mohamed Benchicou, le directeur du périodique, se targue d'être un franc-tireur.

"Assigné à résidence", l'extrait en question chamboule l'écriture de l'histoire de l'art, dérange tellement les antiennes de conservateurs et le confort paradigmatique des artistes de l' "Affirmation de soi" que plusieurs d'entre eux aimeraient sans doute badigeonner de blanc certaines séquences, particulièrement celles remémorant leurs accointances avec les slogans anti-impérialistes et tiers-mondistes des années 60-70, lesquels mots d'ordre les conduisaient à relayer le non cosmopolitisme du Programme de Tripoli.

Résidu de l'anti-pluralité culturelle, l'article "51" proroge un concept dénominateur des confinements politico-théocratiques, renforce l'unanimisme d'imams et autocrates exigeant une distinction entre yajouz (autorisé) et layajouz (interdit), fabrique une homogénéité stérile censée barrer l'admission de ressortissants d'emblée décrédibilisés comme espions potentiels, déporte au second rang les trajectoires et aptitudes d'individus en incompatibilité avec le rôle de vassaux auquel s'adonnent en Algérie la plupart des intellectuels de basse-cour. Non autonomisés des ligatures clientélistes, ils exècrent l'élite diasporique donneuse de leçons et en phase avec des enjeux méthodologiques pris en mains par Nouria Benghebrit. Accusée par le député du Front pour la justice et le développement (FJD), Mohamed Aribi, de promouvoir "(...) l'avancement du projet francophile destructeur (...), l'effacement de l'identité nationale et son remplacement par des valeurs françaises", de s'entendre avec des "(...) relais locaux et étrangers en train de tramer un complot pour déstabiliser l'Algérie en donnant à ses ennemis l'opportunité de s'ingérer dans ses affaires internes", la ministre de l'Éducation nationale tente d'expurger des entrailles du "Mammouth" des scories tribales auxquelles s'accrochent les fondamentalistes de l'ouma arabiya islmamiya. L'Association des oulémas musulmans se pourvoit également en cassation pour mobiliser les dignitaires "(...) contre les plans de la colonisation culturelle (...), la remise en cause de l'infrastructure morale et doctrinale de la société au profit d'une langue et culture intruses". Traitant les réformateurs de l'école algérienne de "(...) suppôts de l'impérialismes culturel et intellectuel", elle redoute l'algérianisation d'un univers cognitif en léthargie dans un pays où l'ensemble des indispensables émancipations sont encore bloquées par des archaïsmes endémiques, une culture de la violence et de la magouille antinomique à celle plus moderniste de Franco-algériens dont le déplacement du Nord vers le Sud éprouve, de l'avis de la socio-anthropologue Giulia Fabbiano, le vieux paradigme assimilationniste ou intégrationniste. Un autre parangon permet d'envisager résolument le retour des expatriés dans leur pays initial ou bien une transmigration drainant d'autres connaissances et savoir-faire, une dynamique de flux migratoires sans lesquels rien de palpable ne peut s'inverser et que freinent les autorités algériennes.

Ne pouvant ou ne voulant pas rompre avec les présupposés idéologiques et carcans constitutionnels, elles imposeront un article "51" compromettant les interlocutions polysémiques et interactions scientifiques de binationaux. İnhibés dans leurs envies de représentation et de partage de la citoyenneté, ils naviguent dans un entre-deux culturel, à contre-courant d'une identité souveraine sanctuarisée par les bien-fondés cardinaux d'un Exécutif leur réservant des fonctions subsidiaires à plaquer sur une liste ségrégationniste rappelant celle sur laquelle des bourreaux inscrivaient à l'aide de marqueurs indélébiles les patronymes de laïco-assimilationnistes à abattre.

Promoteur de cet autre dérapage sémantique (laïco-assimilationniste) et communiquant des campagnes électorales de Bouteflika, Hamraoui Habib Chawki a été recruté début mars 2016 par Ayoub Ould Zmrili, le propriétaire de la chaîne privée "El Djazaïria". Le nouveau président-directeur général mettra de la sorte son expérience de valet docile et zélé à disposition de la propagande de ses maîtres que relègue allègrement Ahmed Bedjaoui, un critique de cinéma admis sur le même canal pour profiler l'émission cathodique "Nadi El Chachette" et faire de la publicité en faveur de multiplexes. Bénéficiant surtout aux importateurs-intermédiaires, ces supermarchés du 7ème art n'apporteront pas de plus-values à la création polychrome de réalisateurs algériens se satisfaisant d'un article "51" sur lequel prendra certainement exemple le Front national (FN) français. Lorsque les extrêmes se croisent et se rencontrent autour de la quête des racines sanguines, l'antisémitisme, le racisme et la xénophobie ordinaires ne sont jamais très loin.

En misant sur le bouillon des cultures, la postmodernité a eu pour effet rétroactif de faire remonter à la surface des tropismes enkystés de rancœurs et si l'accord équivoque entre "militaires-dialoguistes" et "islamistes-modérateurs" a atténuer en 2000 la guerre civile pour mieux thésauriser les business plans d'oligarques ou mafieux à l'affut des rallonges financières, rien ne bougera en Algérie tant que les prévisionnels de sortie de crise camperont au fond des tiroirs de la sacro-sainte stabilité initiée en regard à une rahma (pardon) synonyme d'anti-sécularisation, aussi longtemps que les mouvances humaines resteront en cale sèche au quai "51", là où les carénages servent à poser une couche de revêtement antisalissure mais pas à changer les pièces motrices d'une navire en constante dérive car manquant d'un vrai capitaine.

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