Huffpost Maroc mg
LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Saad Fkihi Headshot

L'abandon de la lecture, véritable bloqueur de l'ascenseur social marocain?

Publication: Mis à jour:
READER
Shutterstock / Andresr
Imprimer

LECTURE - 2 minutes par an, telle est la moyenne marocaine annuelle de lecture. Cela fait plus de 2 ans que le Haut commissariat au plan a publié cette statistique, mais elle reste toujours en travers de la gorge. Le constat n'est pas difficile à faire, et tout le monde ne cesse de le répéter. C'est peu, beaucoup trop peu. Après les évidences se pose la seule question qui suscite l'intérêt de tous: Pourquoi?

L'approche bourdieusienne permet quelques éclaircissements. En effet, même si une analyse par l'habitus est à relativiser, celle-ci n'en reste pas moins une règle qui s'applique à une très large tranche de la société. Sans vouloir verser dans le déterminisme social le plus aveugle et absolu, il faut dire que la lecture est une culture qui se transmet essentiellement par la famille. C'est dans la plus petite des cellules de la société que se font les premiers apprentissages. Et quand un petit enfant va prendre un ouvrage entre les mains et le feuilleter, c'est parce qu'il a reproduit l'action du père ou de la mère en train de lire un journal ou un livre. C'est donc un énorme avantage d'être confronté à la réalité de la lecture dès son plus jeune âge. Puisque les classes sociales où la lecture est répandue est généralement celle des classes moyennes ou supérieures au capital culturel élevé, on rentre dans la question de savoir si c'est la lecture et à travers elle la culture qui permet l'ascension sociale ou est-ce l'appartenance à la classe sociale qui permet l'acquisition d'un "capital socio-culturel"?

Et le Maroc dans tout ça? Le Maroc a connu la démocratisation du livre avant l'Europe, puisque le papier s'y est répandu avant grâce aux échanges entre la Chine et le monde arabo-musulman. Et pourtant, aujourd'hui, les Anglais ont une moyenne de lecture de 200 heures par an soit 6000 fois plus que les Marocains. Avoir une avance n'est pas toujours synonyme de maintien apparemment. Il y a eu une césure, ou plutôt une stagnation à une époque de l'histoire, que les marocains ont tenté de rattraper après l'indépendance, où les ouvrages en tout genre, plus particulièrement les ouvrages de gauche censurés, s'usaient à force de passer de mains en mains dans un milieu estudiantin à l'activité politique et intellectuelle bouillonnante. Toujours est-il que l'intérêt pour la chose politique a fortement diminué et ces mêmes lectures qui aujourd'hui sont permises n'intéressent qu'une infime minorité. On serait presque tentés de croire que c'est plus l'esprit contestataire que le désir de lire qui prévalait à l'époque. Et pourtant, il en est ressorti une génération qui, majoritairement rurale, a réalisé une incroyable ascension sociale, certes aidée par le vide qu'à créé la marocanisation de l'administration, mais également par ses compétences et par son bilinguisme forgé grâce à la lecture.

Aujourd'hui, le succès est tellement associé au diplôme qu'on oublie qu'il n'est censé être que l'attestation d'un niveau de compétences et de savoirs dans un domaine donné. Au nom du confort, ou plutôt de la paresse intellectuelle, on recherche le strict minimum de savoirs pour avoir un salaire confortable, faisant marcher nos cerveaux à la manière dont fonctionnaient les bras de Charlie Chaplin dans Les Temps modernes.

Notre cerveau est à l'image de l'ascenseur social, sa fonctionnalité est fortement liée à la fréquence de son activité. Lire est un effort intellectuel, qui, plus que tout autre, permet d'élargir ses horizons, donnant au savoir théorique une valeur ajoutée, et également un cumul d'expériences grâce aux aventures que contiennent les livres. Si l'adage dit qu'un esprit ne peut être que dans un corps sain, on peut lui ajouter le fait qu'une situation socio-économique saine ne peut être que par des habitudes intellectuelles saines, la lecture en premier.

LIRE AUSSI :