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Peut-on croire à la "Nahda" islamo-démocrate?

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TUNISIE CONGRES ENNAHDHA
Facebook/Présidence tunisienne
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POLITIQUE - Le dixième congrès d'Ennahdha, formation se revendiquant traditionnellement de l'islam politique et force politique majeure en Tunisie, s'est tenu du 20 au 22 mai dernier et a apporté un changement radical dans les statuts du parti. Les 1.200 congressistes votent à la majorité la séparation du religieux et du politique au sein du parti politique. Serait-ce vraiment la fin de l'islam politique au sein la plus grande formation politique de Tunisie?

Ennahdha semble avoir effectué sa Nahda, son réveil, sa révolution. Une Nahda réclamée de longue date par les éléments progressistes de la tendance et qui s'imposait au vu du virage révolutionnaire tunisien. Quelle trajectoire ce parti politique va-t-il suivre après ce nouvel acte fondateur? Si la séparation des activités prédicatrices et politiques au sein du parti est ouvertement déclarée lors de ce congrès et votée à une majorité écrasante, certains doutent encore des liens intrinsèques et plus subtils qui pourraient exister à l'avenir entre politique et prédication au sein de la formation d'Ennahdha.

Néanmoins, Ennahdha a ouvert une brèche, une possibilité d'enfin en finir avec l'islam politique. Car tel n'était pas vraiment le cas, n'en déplaise à Olivier Roy. La société civile est encore dubitative sur ce qui résultera de cette mue politique, de cette métamorphose. Peut-on, avec beaucoup d'espoir, penser que l'effet domino des révolutions arabes peut aujourd'hui s'appliquer à cette réforme? Car si l'AKP en Turquie a appliqué cette séparation dans son parti, ce fut fans un pays laïc où la logique constitutionnelle est des plus rigoureuses quant à la question de la séparation de la religion et de l'Etat.

Or, il convient de remarquer que le parti d'Ennahdha l'a fait dans un pays où l'Etat est encore "le gardien de la religion". La Tunisie est le seul pays arabe où le renversement du régime s'est accompagné d'une institutionnalisation forte et en faveur des libertés politiques et individuelles. Mais si l'on prend la question par ce prisme-là, nous sommes en droit de nous demander si la réitération de cette expérience est possible ailleurs dans le monde arabe?

Effectivement, il convient de dire que ce congrès a été essentiellement le résultat d'une réforme constitutionnelle fortement influencée par l'impulsion de la société civile, notamment du Quartet du dialogue national, lauréat du prix Nobel de la paix en 2015. En même temps, Ennahdha a eu une place importante dans l'assemblée constituante qui a voté et élaboré la constitution. Il faut voir le pivot qui mènera à un changement de l'approche du religieux et du politique, dans l'esprit de la Révolution du Jasmin. C'est-à-dire une révolution produite essentiellement par une jeunesse voulant des réponses à des maux sociaux avec comme revendication unificatrice: "la dignité, la liberté et la justice sociale".

Pour relever ces défis, il faut plus se concentrer sur le politique que sur le religieux: les jeunesses arabes ont besoin d'Etat pragmatique et non dogmatique. Si le parti dit "islamiste" garde une identité musulmane qu'il revendique fortement, il convient peut-être aujourd'hui de la concevoir avant tout comme une revendication conservatrice sur le plan politique que prédicatrice et dogmatique.

Cette nouvelle étape dans l'islam politique est certainement due au fait du renforcement des élites technocrates au sein du parti, se substituant progressivement aux initiateurs de ce mouvement islamique. Cela, et il faut le souhaiter, pourrait effectivement conduire à l'émergence d'un courant islamo-démocrate. Et si nos partis islamistes marocains, PJD en tête, faisaient de même?

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