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Islam et politique, quelle équation pour un potentiel sécularisme au Maroc?

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SECULARISME
K'Ien Productions/Z'Yeux Noirs Movies
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POLITIQUE - L'actualité politique marocaine est porteuse de deux évènements qui méritent d'être soulignés. Le premier consiste en la réglementation de la distribution des tracts, interdite dans les établissements publics mais également dans les mosquées. Le deuxième est la publication d'une note par le ministère des Habous, qui a interdit toute forme de propagande partisane par les religieux relevant du ministère, tout en leur demandant de se retirer de leur fonction un mois avant le début du dépôt des candidatures s'ils aspirent à se présenter aux élections. Peut-on pour autant en déduire que le Maroc se sécularise?

Il faut avant tout comprendre le contexte historique d'émergence de cette idée. Le sécularisme dans sa forme moderne naît en Italie. C'est à Florence que fourmille dans la tête de Nicolas Machiavel une idée de l'Etat et de la pratique du pouvoir se voulant exclusivement humaine, sans présence d'une quelconque transcendance, alors qu'à la même époque, la prédominance de l'église romaine et son assise territoriale que sont les Etats Pontificaux constituaient un des principaux obstacles à l'unité Italienne.

Au Maroc, le terme est chargé de controverses et de tensions. Une frange assez large de la société ne peut dissocier l'Islam de l'Etat. En effet, le titre d'"Amir Al Mouminine" (commandeur des croyants), dans l'imaginaire politique collectif marocain, est porteur d'un pouvoir temporel et spirituel, incarné par la figure du monarque alaouite, tout comme les attributions temporelles et spirituelles se sont concentrées entre les mains des califes depuis Omar, deuxième calife de l'Islam qui est de fait le premier "commandeur des croyants".

Toutefois, il convient de comprendre que le champ politique, et plus particulièrement l'exercice du pouvoir du monarque au Maroc, s'est énormément sécularisé, et ceci ne date pas d'hier. La première grande réforme de la sécularisation du pouvoir est la nomination de Moulay Hassan, futur Hassan II, comme prince héritier par son père le roi Mohammed V, dernier sultan du Maroc et premier roi de celui-ci, crée là une rupture politique profonde avec la tradition du "Ahl al Hal wal Aqd" (littéralement les gens qui délient et qui lient) et qui sont les notables, essentiellement religieux, qui procédaient au choix du successeur du calife parmi l'ensemble de la dynastie.

De plus, le roi est concrètement porteur d'une légitimité séculaire. Le Maroc devenant un état membre de la communauté internationale, le roi est le chef d'Etat au sommet d'un exécutif moderne dont les rouages administratifs sont globalement similaires à ceux présents dans le monde occidental, avec certains traits culturels rappelant que le personnage d'Hassan II s'inscrit parfaitement dans l'idée du "grand homme Hégélien", puisque la monarchie comme l'a conçue Hassan II dès la première constitution de 1962 s'inscrivait dans l'idée de la conservation de certains aspects traditionnels, notamment une partie des attributions des agents d'autorité, tout en procédant à la modernisation de ce système en inféodant ces mêmes agents, anciens notables, au ministère de l'intérieur. C'est ce que Hegel nomme l'Aufhebung, une action qui, mêlant diverses contradictions, a tout de même une certaine cohérence.

Beaucoup plus récemment, le 1er Juillet 2014 plus précisément, c'est le roi Mohammed VI qui, par Dahir, prohibe toute forme d'activité politique ou syndicale pour les imams sous l'égide du ministère des affaires islamiques. Et les déclarations du ministre Ahmed Taoufiq ne sont donc que la confirmation d'une application stricte de ce même Dahir.

En plus du pouvoir royal, le PJD, représentant de "l'islam politique" au Maroc, lui aussi intrigue et intéresse de par son évolution séculaire. La dissidence menée par Benkirane contre le professeur Motîî au sein de la Chabiba Islamiya, organisation clandestine, voire terroriste pour ceux qui l'accusent de l'assassinat d'Omar Benjelloun, mènera à la création de la Jamaa Islamiya, mouvement de prédication pacifiste, toléré mais toujours pas légal. Et finalement, c'est par l'alliance avec la figure nationale qu'est Abdelkrim El Khatib que le PJD deviendra un parti politique, qui ne s'est jamais revendiqué comme islamiste mais comme parti "à référent islamiste" comme n'ont eu de cesse de le répéter ses deux grands ténors , Abdelilah Benkirane et Saadeddine El Othmani en l'occurrence. Ce dernier est peut-être la figure la plus séculaire du parti. Il déclarait en 2003 au journal Le Matin que "les affaires temporelles (...) doivent être traitées par les outils d'une gestion moderne et objective. (...) Une laïcité qui signifierait la gestion des affaires publiques avec toute l'objectivité nécessaire n'est pas à mon avis antinomique avec l'islam".

Le champ politique est donc dans une continuelle sécularisation, amorcée dès l'indépendance et inscrite dans une certaine continuité en dépit de certaines résistances. Néanmoins, c'est sur le plan sociétal que le conflit est beaucoup plus palpable, entre conservateurs, réformistes et progressistes dont les projets de société sont en continuelle confrontation, et qui ont souvent recours à l'arbitrage royal qui, toujours dans la continuité de l'Aufhebung Hassanien, tente d'abroger en conservant.

Ce que le Marocain moyen qualifie de schizophrénie est en fait porteur d'une cohérence dès lors que l'on sait que la marche de l'Histoire ne peut être arrêtée, et que, de fait, tout changement ne peut se faire que dans la conservation de certains aspects qui lui donnent une acceptabilité auprès de la majorité. C'est donc une marche longue mais néanmoins sûre que le Maroc est en train d'accomplir vers une sécularisation qui lui est propre.

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