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La réhabilitation des cimetières juifs du Maroc: Une résurrection

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RELIGION - Du Maroc à l'Irak en passant par la Libye, l'Egypte et la Syrie, d'importantes communautés juives ont été présentes dans ces vastes territoires bien avant l'avènement de l'islam. De longs siècles durant, elles furent nombreuses à y demeurer, moyennant l'acceptation d'un statut d'infériorité imposé par l'autorité musulmane, celui de dhimmis (protégés), assorti de contraintes et de discriminations en même temps que d'espaces de liberté.

Elles purent ainsi continuer à pratiquer leur culte ancestral, et à tenir une place dans la vie économique, sociale et culturelle. Il en est résulté un modus vivendi en dents de scie avec la majorité musulmane: aux jours néfastes faits de sévices et de mauvais traitements succédaient des périodes d'accalmie voire de prospérité.

Ce statut d'infériorité dévolu aux juifs (et aussi aux chrétiens) dès les débuts de la conquête musulmane, disparaîtra progressivement à partir de la fin du XIXème siècle. Commence alors une période d'émancipation, suivie d'un exil qui a dépeuplé le monde arabe de ses juifs.

La dernière communauté juive en terres arabo-musulmanes

Même au Maroc où l'on s'enorgueillit de compter aujourd'hui encore une communauté juive, ils ne sont pas plus de 3000 au maximum sur une population totale de près de 33 millions, quoi qu'en disent les chiffres que certains officiels se plaisent à afficher. En 1950, les juifs marocains étaient près de 250.000 sur 10 millions d'habitants, autrement dit il y a un peu plus d'un demi-siècle, un Marocain sur 40 était juif. Aujourd'hui, ils sont au mieux un sur 10.000...

En terre marocaine, un exode brutal et massif s'est produit à partir du milieu du XXème siècle. Les raisons en sont diverses et complexes. Indiquons ici, entre autres facteurs, deux éléments qui ont joué un rôle déterminant dans cet exode: d'une part, la montée du panarabisme et du panislamisme et, d'autre part, le développement du sionisme qui aboutira, en 1948, à la création de l'Etat d'Israël.

Mais la motivation religieuse a sans doute été plus déterminante que l'adhésion au sionisme politique européen, étranger au vécu des juifs marocains. Ceux-ci, profondément croyants et attachés à leur foi, ont obéi à ce qui était pour eux un appel messianique au retour à la "Terre promise".

A quoi s'est ajoutée la déstabilisation du cadre économique, social et culturel de la société marocaine traditionnelle, amorcée dès le XIXème siècle par la pénétration européenne et accentuée, ensuite, par le Protectorat français. Ce bouleversement va générer notamment une paupérisation grandissante des mellahs: les métiers d'artisanat et de petit négoce exercés par les juifs se voient alors concurrencés par les produits fabriqués industriellement et importés. Raison de plus pour aller chercher ailleurs une vie meilleure.

Réduite mais bien vivante pourtant, la communauté juive marocaine est aujourd'hui la seule à survivre dans le monde arabe. Elle se maintient par ses vivants et, paradoxalement, aussi et peut-être surtout grâce ses morts.

C'est sur ce paradoxe que le très beau livre abondamment illustré, Les Maisons de la vie, réhabilitation des cimetières juifs du Maroc, nous invite à méditer. Dirigé par Serge Berdugo, ancien Ministre et Secrétaire général du Conseil des communautés israélites du Maroc (CCIM), cet ouvrage précieux rend compte d'un projet de grande envergure engagé, en 2010, par le CCIM, le Grand Rabbinat du Maroc et le Ministère de l'Intérieur (en charge des cultes) avec le soutien appuyé du souverain Mohammed VI: faire des cimetières, mausolées et lieux de culte juifs des lieux de mémoire, restaurés et préservés comme partie intégrante du patrimoine religieux et culturel marocain.

La vie plus forte que la mort

Il s'agit de redonner vie à des pierres, comme le veut du reste, le terme hébreu désignant un cimetière: "Beth Ha Hayim", autrement dit "Maison de la vie", faisant écho au temps de la résurrection des morts telle qu'elle est annoncée dans des textes de la tradition juive. Dans l'une des prières quotidiennes, la "'Amida", que le croyant récite debout en glorifiant Dieu, ne répète-t-il pas: "...Tu fais revivre les morts par une immense miséricorde... Toi qui fais mourir et revivre et fais germer le salut"?

La vie est si sacrée dans le judaïsme que dans son Epître sur la persécution, le philosophe et médecin juif Maïmonide (XIIème siècle) reproche au rabbin de Fès d'interdire aux juifs de se convertir à l'islam comme l'exigeaient la dynastie des Almohades. A ses yeux, quiconque se convertit pour conserver la vie ne peut être condamné: "à celui qui vient nous interroger pour savoir s'il doit se faire tuer ou reconnaître la mission prophétique de Muhammad, nous lui répondons: qu'il reconnaisse Muhammad et ne se fasse pas tuer (...)".

Le passé: un chantier d'avenir

Mais revenons à cette réhabilitation des cimetières juifs. Elle a concerné à ce jour cent soixante-sept sites, répartis sur l'ensemble du territoire - arabophone et berbérophone, en milieu rural et citadin - avec une forte concentration dans les régions du Souss-Massa-Draa, de Marrakech-Tensift-Haouz et de Meknès-Tafilalet. On en trouve au versant ou au pied des montagnes; dans des grottes; à flanc de collines ou dans les plaines, au cœur des villes ou à l'extérieur, en bordure de mer enfin.

Quant aux sépultures et stèles, leur typologie est variée: elles vont de la pierre la plus rudimentaire comme à Debdou ou à Taroudant au large galet à Figuig, sans parler des tombes traditionnelles, basses et pyramidales ou encore de celles, véritables monuments en marbre, richement sculptées, datant du XXème siècle. Mentionnons aussi des tombes anthropomorphiques à Essaouira, Azemmour, Larache et Tétouan: celles-ci portent des gravures à figuration humaine bien que la tradition juive interdise la représentation de l'homme.

Ici et là, le nombre de sépultures - parfois enfouies sous près d'un mètre de terre et recouvertes par une nature envahissante - varie d'une centaine à plusieurs milliers. Ces lieux désormais réhabilités, sont délimités par des murs d'enceinte et identifiés comme tels. Témoignage, on ne peut plus éloquent, de l'importance numérique et de l'étendue spatiale des communautés juives dans l'histoire du Maroc. Dans cet ensemble, figurent en bonne place des tombeaux de saints juifs, dont plus de quatre-vingt dix sont également vénérés par les musulmans.

La communauté juive marocaine ne se limite pas aux individus, aujourd'hui bien peu nombreux, qui continuent à vivre au Maroc. Elle compte une diaspora estimée à un million de personnes au moins (entre 700.000 et 800.000 en Israël) dont l'attachement au Maroc ne faiblit pas malgré le temps qui passe. Fruit d'une histoire bimillénaire, cette fidélité s'est sans doute même renforcée dans l'exil et le déracinement.

Chaque année, depuis près d'une décennie, ils sont environ 5.000 expatriés venus du monde entier, à se retrouver à Ouezzane, Ben Ahmed, Safi, Essaouira... autour de tombeaux de saints à l'occasion des "Hilloulot" (équivalent des moussems musulmans). La restauration des cimetières juifs, la possibilité de se recueillir sur la tombe de leurs ancêtres jusque dans les coins les plus reculés du royaume, constituera sans doute, pour eux, une raison supplémentaire de "retour au pays".

La préservation de ces lieux de mémoire est donc bienvenue: pour son aspect symbolique en des temps où l'amnésie guette et où le rejet de l'altérité est prompt à se manifester mais aussi pour ce qu'elle offre à la recherche historique comme matériaux précieux. C'est pourquoi le livre Les Maisons de la vie, publié à l'initiative de Serge Berdugo, mériterait à coup sûr d'être présenté au Maroc, en particulier auprès des jeunes marocains.

Ceux-ci auraient sans doute beaucoup à y apprendre pour entretenir un rapport à leur histoire qui soit affranchi des préjugés autant que des omissions volontaires que l'école marocaine, jusqu'ici, ne cherche ni à corriger ni à combler.

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