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Et si nous n'avions pas à être le plus beau pays du monde?

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MOROCCO FLAG
Rafael Marchante / Reuters
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SOCIÉTÉ - Notre enfance a été bercée par des "hchouma" par-ci et par là. Certains ont été éduqués à baisser la tête et se faire petits. D'autres, à élever haut et fort la voix et à tendre la main à un monde qui leur doit tout. Et il y a aussi ceux qui n'ont pas eu de commandements ou qui ont arrêté à un moment donné de les recevoir, pour confronter seuls les revers de leur société. Et bien que nous soyons tous différents, nous avons tous été impliqués dans cette mentalité marocaine collective et ses multiples contradictions.

Depuis notre jeune âge, on nous indique le plan à suivre: faire de grandes études, avoir un travail de 8h par jour, posséder une maison, avoir une jolie voiture, se marier, avoir des enfants et faire en sorte qu'eux aussi y "arrivent". On nous a appris à ne jamais dire "je ne sais pas" et à trouver réponse à chaque question. Et outre de nous débrouiller dans la vie, on nous a appris à ne pas contrarier les gens de la préfecture et d'éviter le policier du regard.

On nous a présentés comme gentils, chaleureux, généreux, débrouillards mais aussi comme paresseux, haineux ou violents. Ils ont même dit que nos hommes étaient virils et que nos femmes avaient mauvaise réputation. On nous a peints avant même la colonisation. Et on a écrit de nous des contes dignes des mille et une nuits. Et malgré tout ce qui ne va pas, ils ont œuvré pour garder notre belle image. Pour qu'on nous aime. Peut-être, au moins, ailleurs.

Quand nos médias diffusent des interviews d'étrangers parlant du Maroc, ils nous caressent dans le sens du poil. On nous dit qu'on est les meilleurs élèves du tiers monde et qu'un jour, avec cette volonté et cet acharnement, nous y arriverons. Ils ne nous disent pas à quoi exactement, mais ils ont l'air d'avoir foi en nous. Même après toutes ces années. Ils doivent beaucoup nous apprécier.

Sans nous impliquer, notre pays est arrivé à nous faire aimer par les autres. Puis, il nous a simplement demandé de maintenir cette réputation. Peu importe si on y perd quelque chose en route, notre propre équilibre, par exemple...

On pose souvent la question: "Est ce que le Marocain ne s'aime pas?". Mais, comment le Marocain s'aimerait-il ou pas s'il ne sait même pas qui il est réellement?

Certains disent qu'on est tous musulmans, c'est ce qui nous définit. Mais qu'en est-il des juifs, chrétiens, protestants ou athées du Maroc? Ne sont-ils pas eux aussi marocains? Et puis, d'autres me disent qu'on est arabes. Mais qu'en est-il des amazighs, des rifains de toutes les autres ethnies ici présentes? Ne sont-ils pas eux aussi marocains? D'autres avancent mêmes qu'on est africains. D'accord, je veux bien, mais pourquoi appelons-nous uniquement les autres "africains"?

Et puis, il y a ceux qui disent que nous sommes un peuple longuement colonisé par la France et que l'on ne s'en remettra jamais. Pourquoi les Andalous se considèrent-ils aujourd'hui Espagnols et ont-ils utilisé notre ère de gloire en leur faveur? Ils ne vivent pas de notre ombre. Ils ont pris une culture, dont on était très fiers - d'ailleurs, on l'est toujours - et ils l'ont rendue partie intégrante de leur propre héritage culturel mais aussi de leur vie quotidienne.

On nous a tellement fait d'éloges que nous déployons nos efforts pour maintenir cette réputation, tous, inconsciemment. Tout le monde dénonce haut et fort le premier venu qui vient tâcher notre réputation. Si un(e) Marocain(e) gagne une médaille, il/elle est notre fierté et notre ambassadeur/ambassadrice. On s'en enorgueillit collectivement, comme si nous avions contribué à son avancement. Et si un(e) Marocain(e) s'expose négativement dans les médias ou sur Internet, on le(a) lynche et dénigre. Et on se sent alors tous insultés voire déshonorés...

D'une part, ce qui est positif dans tout ça, c'est ce sentiment d'appartenance continu. Quoi que l'on dise, quoi que l'on fasse, nous n'avons pas choisi notre marocanité et bien que nous la subissions, nous ne nous en défaisons pas. De l'autre, ce qui est d'ailleurs triste, c'est que les gens se soucient plus de leur réputation que de leur propre vie.

Je crois que le(a) Marocain(e) s'aime mais il/elle aurait apprécié qu'on l'aime en retour. On se considère tous comme une grande famille. Mais notre maillage interne est saccagé, à se demander s'il n'a jamais été dans un tout autre état. On ne peut pas être les autres. On a tous essayé de jouer à l'Occidental, à l'Oriental, à l'Arabe, à l'autre. Et en cours de route, on a trouvé en ce simple mot désignant notre nationalité, une identité, notre identité.

Nous sommes Marocains. Nous ne serons jamais un peuple droit et strict. Et nous n'avons pas à l'être. Nous devons arrêter de nous pointer du doigt, de blâmer l'autre, de donner plus d'ampleur au mauvais œil. Nous devons arrêter de prêcher notre religion sans justement la pratiquer. Nous devons nous souder sans nous effacer. Accepter la différence et la tolérer réellement, loin des caméras. Nous ne voulons pas intégrer le Guinness des records avec une omelette ou un drapeau!

Nous ne voulons pas d'émissions stupides et d'événements inaccessibles! Mais comment leur dire si nous n'avons pas trouvé notre voie? Comment leur expliquer que nous tenons à améliorer les choses? Comment leur faire comprendre que l'on paie des impôts, que l'on vote pour un gouvernement qui est censé appliquer les programmes communiqués, qu'il doit en répondre, nous en répondre?

Ce n'est qu'en marocanisant le Maroc pour qu'il soit à notre image, non à celle qu'ils nous peignent, que l'on y arrivera. Acceptons-nous tels que nous sommes. Nous n'avons pas à gagner leur amour et respect si nous sommes riches des nôtres.

Rima Belrhazi est l'auteur du blog "La Revue de Rima"

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