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"Tout est à reconstruire": Interview avec Fausto Giudice, écrivain et éditeur

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Photo Khabab Abdelmaqsoud

Sa mère était allemande et s'appelait Marguerite, elle l'a donc appelé Fausto, d'après Faust, de Goethe. Ses grands-parents étaient des harragas venus en barque de Sicile en Tunisie en 1900. Il a grandi dans la Tunisie de l'indépendance, qu'il a quittée pour l'Europe en 1967. Mais il n'a jamais coupé les liens avec le pays de son enfance, dans lequel il est revenu en 2011, "une fois levé l'unique obstacle entre le pays et moi, Zaba". En 2012, il a créé une maison d'édition à Tunis, workshop19, qui a publié six livres à ce jour, dont celui d'un jeune écrivain tunisien, Farouq Ferchichi. Elle est en train de préparer une nouvelle formule d'édition de livres en ligne.

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Fausto Giudice, qui êtes-vous?

Fausto Giudice: Je suis un Italien de 67 ans, installé depuis 6 ans à Tunis, où je suis revenu vivre après la chute de Ben Ali. J'ai grandi à Tunis dans les années 50 et 60, mes grands-parents étaient des harragas siciliens arrivés en 1900. J'ai quitté la Tunisie en 1967, mais j'ai toujours gardé des liens avec des camarades tunisiens émigrés ou exilés.. Durant mes années en Europe, j'ai fait toutes sortes de métiers, entre autres journaliste à l'Agence de presse Libération et au quotidien du même nom qui lui a succédé, et aussi à la Radio France-Culture. J'ai réalisé des enquêtes sur la condition des immigrés en France et en Europe, publiées sous forme de deux livres (Têtes de Turcs en France, 1989, et Arabicides, 1992, éditions La Découverte), et d'une série de reportages radio et écrits.

Pendant toutes ces années, j'ai été engagé, en France comme en Suède, dans la solidarité avec les demandeurs d'asile et les réfugiés menacés de renvoi vers les pays qu'ils avaient fui. J'ai même fait un bref passage aux Nations-Unies, comptant des cadavres au Burundi et enquêtant sur des massacres et disparitions quotidiens, mais la machine bureaucratique de l'ONU m'a rapidement remercié. Je prenais sans doute trop d'initiatives. J'ai aussi traduit des livres en suédois et en français, dont le roman de Nanni Balestrini sur la révolte des ouvriers de FIAT à Turin en 1969, Vogliamo Tutto (Nous voulons tout), et les mémoires d'un jeune Est-Allemand devenu nazi avant de rompre avec ce milieu, Ingo Hasselbach (Jeunesse perdue, 1995).

Bien sûr, en cinquante ans de vie adulte, j'ai eu le temps de faire beaucoup d'autres choses. Pour les raconter, il faudrait un livre, que j'espère bien pouvoir finir d'écrire et publier de mon vivant.

Je suis revenu en Tunisie deux fois dans les années 1980, puis j'ai du attendre 23 ans pour pouvoir revenir: les services de Ben Ali avaient un dossier épais sur mes activités publiques de soutien aux Tunisiens qui combattaient la dictature. Après mon retour, j'ai décidé de réaliser un vieux rêve, créer une maison d'édition pour contribuer à la "reconstruction" mentale et culturelle après la dictature. J'ai donc lancé workshop19 en 2012, une maison d'édition généraliste. Nous sommes arrivés pour le moment à publier 6 livres.

Pourquoi ce nom workshop19 ?

Le nom a une double origine. D'une part, le projet est né au numéro 19 d'une rue de Tunis, d'autre part l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme stipule que "Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit".

Comment faites-vous pour trouver vos auteurs?

Par le bouche-à-oreille, par les réseaux sociaux, par les rencontres lors d'événements culturels, et par le réseau de traducteurs que je coordonne, www.tlaxcala-int.org.

Comment financez- vous vos livres ?

Par des apports personnels (ma mère m'a laissé un petit héritage), ma pension de retraite et par les ventes.

Quelles sont les autres difficultés que vous rencontrez?

La principale difficulté à laquelle nous nous heurtons, c'est que de moins en moins de gens lisent, ou en tout cas, achètent des livres. Les livres imprimés se vendent très mal en librairie. En plus, il n'y a pas de distributeurs sérieux, efficaces et performants de livres en Tunisie.

Les gens continuent à lire, beaucoup même, mais ne sont pas conscients qu'ils lisent, sur Facebook, Twitter, Instagram etc. Le livre imprimé devient un objet exotique de luxe, étranger à la plupart des gens. Nous nous cassons la tête depuis des années pour trouver des solutions à ce problème: faut-il essayer à tout prix de ramener les gens au livre imprimé ou bien essayer d'inventer un nouveau type de livres, adapté aux nouvelles habitudes?

Comment définissez-vous la maison d'édition et est-ce que vous avez une ligne éditoriale bien définie?

Nous nous sommes définis comme des "mécaniciens du livre, réparateurs de véhicules et moteurs culturels en panne". Notre ligne éditoriale? "Nous sommes humains et rien de ce qui est humain ne nous étranger".

Quels sont vos projets ?

Nous sommes en train de créer la "maison d'édition du XXIème siècle": ce sera une maison d'édition publiant sur tous les thèmes possibles, dans tous les genres possibles, dans toutes sortes de langues, proposant ses livres sous forme électronique et les imprimant à la demande. Elle devrait être opérationnelle d'ici la fin de l'année 2017. Nous examinons tout manuscrit. On peut nous les envoyer à contact@workshop19.info et visiter notre site , notre page facebook et notre page Twitter .

Comment voyez-vous le paysage culturel de la Tunisie post 2011?

C'est un peu Beyrouth après la guerre. Tout est à reconstruire, à reprogrammer, à reformater, à commencer par l'école, et l'éducation en général. Il faut redéfinir les rapports entre l'argent et les idées. En général, ceux qui ont l'argent n'ont pas d'idées et ceux qui ont les idées n'ont pas d'argent. Il faut débureaucratiser, dé-maffiatiser, dé-népotiser les mécanismes de promotion de la culture. Laisser la place aux jeunes, aux femmes, aux "sans", les sans-voix, les sans-parti, les sans-subventions, les sans-relations.

Un dernier mot, pour conclure?

Un peuple qui ne lit pas est condamné à mourir, un peuple qui n'écrit pas est condamné à l'oubli éternel.

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