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"Thala mon amour", un essai de film de fond

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Projeté en première aux JCC 2016, écrit et réalisé par le jeune Mehdi Hmili, "Thala mon amour" est encore un autre film qui traite par la fiction le soulèvement tunisien de 2011 dans les régions oubliées où les premiers vents du changement ont soufflé. Le film est actuellement dans les salles.

Pour son premier long métrage, le réalisateur a obtenu 300.000 dinars du ministère de la Culture et une subvention du Fonds Sanad d'Abou Dhabi. Il a évoqué les longues procédures administratives handicapantes.

"Thala mon amour" est donc une fiction dramatique qui retrace l'itinéraire de Mohamed, un jeune qui s'évade de la prison dans laquelle il a été jeté pour sa participation à l'insurrection du bassin minier en 2008, et rejoint sa ville natale Thala pour retrouver sa fiancée, reprendre sa vie habituelle et essayer d'oublier les années de prison.

Mehdi Hmili n'avait pas 30 ans lorsqu'il a réalisé "Thala mon amour". Si c'est une première pour la Tunisie, ça ne l'est pas pour le cinéma. Sergeï Eisenstein avait 29 ans quand il réalisa son immortel film sur la révolution russe de 1917, "Octobre".

Il y'a presque un siècle entre les deux films et il est bien sûr exclu de les comparer. Mais on pourrait dire que "Thala mon amour" est une louable tentative de donner un "Octobre" aux Tunisiens du 21ème siècle.

Une épopée postmoderne

Si aujourd'hui les images qui viennent spontanément à l'esprit quand on pense à la révolution russe sont celles d' "Octobre" et de "Potemkine", l'autre grand film d'Eisenstein, ce qui vient à l'esprit quand on pense à la "révolution tunisienne", ce sont les photos et les vidéos amateurs qui ont fait le tour du monde.

La plupart des films tunisiens réalisés après 2011 ont récupéré des séquences de ces vidéos sans mettre des guillemets comme "Zizou" de Ferid Boughedir, ce qu'on pourrait qualifier de plagiat. En revanche Mehdi récrée une vidéo youtube pour les besoins de son scénario, permettant ainsi au spectateurs de bénéficier du fameux effet de distanciation.

"Octobre", comme "Potemkine" étaient des films épiques dans lesquels passaient tout le souffle révolutionnaire des masses russes. Ils donnaient à voir, avec les moyens de l'époque, tout un peuple en mouvement, ne s'arrêtant que brièvement sur des individus anonymes.

Un siècle plus tard, sur un autre continent et avec d'autres moyens techniques "Thala mon amour" tente d'inventer un récit épique postmoderne.

Aucune scène n'est filmée à la lumière du jour. le film est intégralement filmé en nuit américaine, made in La Manouba.

Le film ne contient aucun plan panoramique des affrontements, mais, comme sur les vidéos de l'époque, nous donne à voir des ombres seulement éclairées par quelques feux. Le spectateur est donc sollicité pour faire travailler sa propre mémoire ou son imagination.

Les protagonistes du film sont des individus bien identifiés, décrits dans leur environnement familial et social. Une épopée postmoderne pourrait peut-être être définie comme un récit mettant en scène un événement social à travers la diversité des individus, même s'ils appartiennent au même groupe. Les ouvrières dans le film, par exemple, tout en vivant la même condition, ont chacune sa personnalité propre.

Et pour compléter la définition, on peut remarquer l'absence de cette musique qui accompagnait les films épiques du siècle passé (les films muets d'Eisenstein étaient accompagnés par la musique d'un orchestre jouant dans la salle).

Pour avoir le souffle, se donner le temps

Le film "Potemkine" mettait en scène une révolte survenue vingt ans plus tôt, "Octobre" raconte une révolution survenue 10 ans plus tôt. "Thala mon amour" a été réalisé à peine quatre ans après les événements qui constituent sa trame.

Même si en un siècle le temps s'est accéléré, peut-être "Thala mon amour" est-il venu trop tôt pour permettre à son réalisateur de digérer la factualité avant de la recréer, car la tâche de l'artiste révolutionnaire ne peut être que celle de donner une dimension universelle à des événements particuliers. Pour cela, il faut savoir se donner le temps, tout comme le coureur de fond qui doit s'entraîner pour réussir sa course.

La chute du film n'est pas banale. Dans une version de feuilleton télévisé Houria, après avoir quitté son mari, aurait rejoint Mohamed- happy end. Mais ce n'est pas ce qu'elle fait: elle dit aussi non à Mohamed et trace sa route. On espère pour elle qu'une fois à Tunis, elle trouvera mieux qu'une fondation occidentale bienveillante prête à financer ses projets.

Femme, synonyme de révolution

On peut cependant saluer l'effort du réalisateur pour donner aux femmes dans le film la même place centrale qu'elles ont dans la réalité sociale, souvent niée ou dénaturée dans les films tunisiens.

Alors que Mohamed renonce à la lutte et veut retourner dans le cocon amoureux privé, Houria veut poursuivre sur le chemin de l'émancipation, ouvert avec ses camarades d'usine et avec la maman du nain Belgacem, tombée en martyr sous le tir d'un sniper après avoir sacrifié sa vie pour son avorton ingrat. Le message de la scène finale est sans équivoque: La révolution est femme.

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