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La belle, la meute, et nous

Publication: Mis à jour:
FSF
La belle et la meute
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Nous avons vu le nouveau film de Kaouther Ben Hania un vendredi après-midi, dans une salle du centre-ville de Tunis qui affichait complet pour toutes les séances. Ce film-choc, qui a bien mérité la récompense des JCC, rattrapant la gaffe du Festival de Cannes, qui l'avait superbement ignoré malgré la standing ovation du public, suscite un fort écho dans le public tunisien, et ce n'est pas étonnant. Chacun, chacune reconnaît dans un des neuf plans-séquence du film une expérience vécue, que ce soit dans un hôpital, dans un commissariat de police, sur une plage ou dans la rue. Et ce film est une réussite à tous les points de vue. Revue en détail.

Le scénario

Mariem, étudiante bledarde de 21 ans vivant dans un foyer de jeunes filles de banlieue, se fait violer par trois flics en sortant d'une soirée dansante avec son copain Youssef. Les flics la violent et forcent Youssef à leur donner du fric. Après le premier plan dans la discothèque, les huit plans suivants racontent, dans un huis clos en escalade, la nuit de cauchemar passée par le couple pour tenter de porter plainte pour ce viol avec violence accompagné de vol.

La réalisatrice s'est inspirée de l'histoire vraie, qui a défrayé la chronique, d'une autre "Mariem", racontée par celle-ci dans un livre. Mais elle a fait un choix décisif: se concentrer sur un seul chapitre de l'histoire, le plus dur. Pour une fois, le scénario tient la route, car il reste concentré sur un thème et ne nous parle ni des oiseaux, ni des paraboles ni du 14 janvier ni même des méchants barbus. Pourtant la réalisatrice, née et grandie à Sidi Bouzid, aurait pu être tentée de le faire. Elle a su résister à cette tentation, grâce sans doute à son expérience de documentariste. On se souvient de son original "Zeyneb n'aime pas la neige".

Les acteurs

La protagoniste, la "Belle", n'a rien des "beautés" auxquelles ont est (mal) habituées: elle ne ferait jamais une couverture de magazine, ne serait-ce que parce qu'elle n'a pas la taille mannequin. Mais elle a une vraie beauté, celle de vous et moi, celle qui vient de l'intérieur. Cet intérieur, tout connard de violeur croit le trouver en pénétrant sa victime. Évidemment, il ne le trouve pas, et ça le rend encore plus brutal, inhumain, tandis que sa victime accède au rang de "chahida", de martyre. Pour son premier rôle, Mariam Al Ferjani a réalisé une excellente performance, rendant parfaitement crédible son personnage timide, provincial, peu habitué aux robes de soirée et aux talons.

Encore plus impressionnants, tous les acteurs de la meute, jouant les rôles de flics, de médecins et d'infirmières, avec une mention spéciale pour Chedly Arfaoui, incarnant un véritable Afrit (ogre) policier. Évidemment, quand on a joué dans Bolice...

Le décor

Le décor nu et dépouillé du film, qui, pour une fois, n'a pas l'air d'avoir été récupéré d'un feuilleton télévisé, est une symphonie de couleurs au diapason des situations et des humeurs. Chapeau au directeur de la photo Johan Holmquist.

Les dialogues

Pour cet aspect-là aussi "La belle et la meute" nous réserve la belle surprise d'entendre des dialogues convaincants, où les acteurs ne donnent pas l'impression de réciter un texte écrit par un buveur de bière loin de la réalité. Mariem ne nous inflige aucune tirade théâtrale et ses hésitations sont parfaitement naturelles, rendant son jeu d'actrice vrai.

Le réalisme de la parole policière qui accompagne, annonce, et justifie leurs (mé)faits et gestes, est saisissant. Ce film devrait entrer dans les outils d'enseignement de l'académie de police, rubrique: "Choses à ne pas faire".

Le message

Pour une rare fois, un film tunisien parlant de la réalité réellement vécue est capable de véhiculer un message qui pourra être entendu partout où les femmes se battent pour leurs droits à respirer, de l'Argentine à I'Inde deux pays où ces dernières années des viols, meurtres et violences contre des femmes et des filles ont suscités d'importants mouvements de révolte.

Mais pas seulement aux femmes. Youssef dans le film, même s'il n'est pas violé, est soumis à une violence arbitraire. Quel jeune homme dans le monde ne peut pas s'identifier à lui en voyant comment on le traite, même si, malheureusement, tous les jeunes hommes confrontés à une telle situations ne réagissent pas avec le même courage.

C'est que, en violant une jeune femme, les fonctionnaires qui confondent leur matraque et leur pénis, envoient un message clair à toute la société. Donc c'est toute la société qui doit leur répondre. Et ces fonctionnaires, des banlieues de Buenos Aires à celles de Calcutta, en passant par Sidi Bouzid, et même La Marsa, nous violent en permanence, avec leurs méthodes et procédures absurdes, kafkaïennes et irrationnelles. Mariam et Youssef, c'est nous.

PS: quand un habitant de Sidi Bouzid a besoin d'un certificat d'état-civil, il va au "cinéma". En effet les bureaux d'état-civil de la mairie de la ville sont installés dans l'ancien cinéma municipal, où Kawther enfant a vu ses premiers films. On pourrait lui suggérer, pour son prochain film, de raconter une histoire se passant dans ce cadre.

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