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La Belle et la meute: Pourquoi beaucoup de Tunisiens se reconnaitront dans ce film?

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Bande d'annonce-La belle et la meute
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Dans une salle archi-comble, le film "La belle et la meute" de la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania a été projeté pour la première fois devant un public tunisien. La salle du Colisée, dont la capacité d'accueil est d'environ 1800 spectateurs, a abrité, le 8 novembre, près de 2000 personnes. Comment? Des spectateurs étaient restés debout, d'autres se sont contentés des marches. La projection de ce film, très attendu, est plus qu'une simple projection, elle rend compte de la Tunisie, d'une frange des Tunisiens à bien des égards; dans ses aspects les plus admirables et les plus laids aussi.

En effet, les réactions du public lors de certaines scènes rendent compte des qualités, des aspirations et des travers d'une frange de Tunisiens. Une partie du public applaudissait vivement la résistance des personnages aux intimidations des policiers et s'exaltait quand l'un des policiers osait braver ses collègues hors la loi, en criant "bravo" à bout de souffle. Cette même partie du public a ri quand l'infirmière de l'hôpital aidait Mariam à voir le médecin mais en la bassinant avec son voyeurisme et qui ricanait également sur une scène où la victime de viol était tremblante et gênée en se dénudant devant le médecin légiste, amené à l'examiner. Ceci en dit long sur les contradictions d'une partie des Tunisiens, une contradiction qui suscite autant l'espoir que le dégout.

Sans vouloir se montrer trop exigeant avec Mariem Ferjani, une actrice novice, son jeu aurait pu être plus perfectionné avec une meilleur direction d'acteurs. La jeune actrice esquisse quand même de belles perspectives et un talent indéniable face à la caméra.

"La belle et la meute" est plus qu'un film, il restera une référence d'une époque bouillonnante de la Tunisie, qui fait et fera naitre ce qu'elle a de meilleur et ce qu'elle a de pire: Entre Mariem, la fille violée, et son ami, qui se rebellent contre l'ordre des policiers, ces derniers qui tendent à préserver leur impunité, le personnel médical où l'on retrouve l'attentionné et le terriblement inhumain.Le Tunisien voyeur, le Tunisien frustré sexuellement, le Tunisien altruiste, le Tunisien qui se cache dernière ses sacro-saintes traditions pour répandre son ignominie, les Tunisiens qui considèrent une fille en robe courte et portant un décolleté comme une putain, qu'il est permis de souiller. En somme, le Tunisien capable d'amour et le Tunisien capable des pires obscénités. "La Belle et la meute" est plus qu'un film, c'est le portrait cru et cruel de la Tunisie.

Le mérite de Kaouther Ben Hania est de nous sortir enfin des images biaisées de la Tunisie. Ces images s'expriment sous le joug de l'orientalisme, qui en est le pourvoyeur.

Les échos du film à l'étranger montrent qu'on peut faire des films à succès sans exposer des femmes nues et des scènes de sexe parachutées, sans se contenter des sentiers battus du charme de la Medina, ni l'exotisme d'un appel à la prière en arrière-fond. Mais plutôt en parlant de la Tunisie et des Tunisiens tels qu'ils sont, superbement bons et si mauvais à la fois.

"La belle et la meute", est un film destiné aux Tunisiens, qui nous met face à nous-mêmes. Nous en avons cruellement besoin. Le cinéma ici vaut mille fois mieux que les beaux discours, c'est l'essence et la magie du cinéma, d'un vrai comme celui-là.

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