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Misères de la littérature marocaine

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Première partie d'un texte paru dans le neuvième numéro du semestriel Nejma, consacré à Ahmed Bouanani.

LITTÉRATURE - La littérature Marocaine, depuis bientôt 10 ans, est atteinte de consomption. Il n'y aura pas de querelle des Anciens & des Modernes car les Anciens ont plié bagages. Muséifiés avant d'avoir le dernier mot, le rayon "Classiques" est leur nouvelle terre d'accueil. Embaumés d'éloges creux, d'hommages à baïonnette et de voeux de résurrection tardive, on ne les a pas pour autant tués: un cadavre est un homme à testaments. Nos écrivains ne jouissent pas (encore) de l'autorité du défunt, ni du respect de sa mémoire. Ils sont dans le terrain du kitsch, "station de correspondance entre l'être & l'oubli". Ils resteront là, à attendre un destin qui tarde à faire son boulot. On prolonge un peu le supplice en leur versant sur la gueule un jet de lumière. Néons allumés, les couleurs arc-en-ciel arrivent presque à faire oublier la rousseur des feuilles. Empêcheurs de l'être & de sa persistance, empêcheurs de l'oubli avec son lot de recommandations posthumes, empêcheurs de tourner en rond. Il suffirait de s'étonner du pourquoi on se mord la queue pour rendre compte du jeu: Les Machiavels du milieu éditorial s'amusent à générer des Sisyphes. Ils leur font bouffer du sable en s'extasiant devant leur bonne mine, les déterrent, puis remettent le tout pour le surlendemain.

Plus loin dans l'aridité, le public gueule: "Il nous faut, tout de même, de la littérature". On ne sait pour quelle raison mais on supposera que tout amas de lignes noircies est un ticket d'attente. La file des pays cultivés ou ambitionnant de le devenir est longue. Chaque nation, bras croisés, porte de pesants registres littéraires. La notre, pour témoigner de ses bons sentiments, traîne avec une ficelle tordue un dossier d'où s'extirpent deux fiches anthropométriques; une pellicule de courts-métrages ethnographiques & du sang de poète déjà bruni. On n'a pu les sauver à temps, des Mouchafis, morts sur les trottoirs Casablancais. On ne s'en souvient même plus; en voici un frappé par l'oubli avant même de faire escale dans la station de l'être. Ses détracteurs, le verbe conjugué au présent du vindicatif, ont fait de sa poésie une affaire de droit commun; le casier "offense à l'égard de la bien-pensance" annihile, encore de nos jours, les trois-quarts de notre production intellectuelle. Nos albatros contemporains ont saisi la leçon. Ils ne tentent plus l'envol, même maladroit, mais battent des ailes pour faire tomber leurs plumes. Un rameau de chrysanthèmes dans le bec, ils hantent les salons littéraires, criant "regardez ce qu'on nous a fait" à qui veut les entendre. Chaque année que Dieu fait ramène son lot d'albatros. Même endroit, même horaire. Voici le mouroir de plumes promu LIEU-COMMUN; les majuscules tiennent à l'incontournable de ce carrefour.

"Le lieu-commun a la vie dure" écrivait Ahmed Bouanani. "C'est la confection du prêt-à-porter dans le langage, dans l'écriture". Se doutait-il que le prêt-à-porter permet aux écrivains de faire des économies ? De style d'abord. D'états d'âme ensuite: Étriqués. Larges. Froufrous fuyants. Semelles compensées pour géants et talons à aiguille charriant un corps adipeux. Dans ce bal des casse-pieds, on ne retrouve jamais leur pointure mais celle de la communauté où ils veulent élire domicile. Le public - fétichiste à ses heures de pointe - se régale du pestacle. La note est portée aux frais de la complaisance. La littérature est priée de la payer rubis sur ongle, mais anticipant son goût salé, se dit qu'elle ne perd rien pour attendre ; bien au contraire, elle y gagne : Du temps. Et rien que ça. Elle, y voit une marge de survie. L'éditeur, le temps c'est de l'argent. Faut donc que ça crame à petit feu...

Vient le jour où nos écrivains, enfin déterritorialisés du kitsch, meurent à bon escient. On puise dans les vestiaires un ou deux écrivants de remplacement, le temps que d'autres s'extirpent de leurs greniers, manuscrits en main. Les numéros de music-hall se distinguent rarement par leur recherche, les écrivants tout autant. Ils ont toutefois le privilège du divertissement: leurs mots, maigres et fuyants, ne dérangent personne. La musicalité la plus sophistiquée à laquelle ils prétendent est celle du Jazz pour cabarets: Une ligne mélodique fluide, caressant le pathos dans le sens du poil et l'ontos dans ce qu'il a de plus notoire. Le lecteur en reste là. Son horizon d'attente, désormais limité à un cercle de faits génériques, croit en avoir vu de toutes les couleurs. "Rien ne me surprendra plus", se plaira-t-il à répéter. Littérature et étroitesse d'esprit traînent une longue tradition de compagnonnage: Les bovarystes. Les précieuses ridicules. Les glorificateurs de l'antiquité. Le roman est avant tout un système étanche. Ses personnages sont des marionnettes balzaciennes auxquels s'identifie, parfois, quelque lecteur déboussolé. Il commence par y puiser références - imprudemment - y plonge et en sort visqueux de cynisme et de désabusement, une fois l'illusion défaite. En témoignent les prolifiques expressions à ce sujet: "Ouvrir le livre de la vie"; "Lire entre les lignes du destin"; "Tourner la page". Le romancier, tour-à-tour cartomancien et boutiquier du bonheur n'en reste pas moins démiurge. Son matériau est le simulacre. Il construit des empires où tout est inconstance, versatilité, subjectivité supérieure. Aux années fertiles, on le voit exhiber les métaux nobles; quelques références hybrides qu'il coulera en parpaings uniformes.

Par "Littérature Propre", je ne désigne pas la salubrité de son bassin sémantique. Un écrivain fera ses ablutions de vin, un autre d'eau bénite ou de boue. Or, tous font leurs ablutions: Le rituel par lequel l'écrivain entre dans la cité prescrit une même chorégraphie à des foules multiconfessionnelles. L'éditeur donne le rythme; l'écrivain le suit, fier de ce qu'il croit être son libre arbitre. Les publics se choisissent avant l'écriture. La polémique mesurée au coup par coup. La mort de l'auteur jamais achevée, afin qu'il puisse rétorquer dès qu'on tire sur sa laisse. On le dresse pour mordre sans aboyer, et vice-versa. Le lieu commun, mauvais assortiment de stéréotypes dissemblables, nous noiera tôt ou tard dans la rude monotonie des journées d'hiver, des livres partageant tous un même air de famille. Qu'importe la différence des thèmes ou le crescendo des gammes si le statique s'immisce dans les règles du jeu: Le déjà-vu est un monticule observable de loin, criant de laideur.

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